LES SENTIERS DE LA GLOIRE
Stanley Kubrick, 1957
LE COMMENTAIRE
Pour vivre heureux, vivons cachés. Ce qui ne veut pas nécessairement dire planqués. Aujourd’hui, trop de personnes restent figées dans des tranchées imaginaires. Par crainte ou par intérêt. Il faut bien du courage pour arpenter les couloirs la tête haute. Monter au feu pour sortir de l’immobilisme et mettre un terme à cette guerre de position.
LE PITCH
La guerre de 14 s’enlise dans les tranchées.
LE RÉSUMÉ
Loin du champ de bataille, le General Georges Broulard (Adolphe Menjou) ordonne au General Mireau (George Macready) une mission suicide afin de prendre une position Allemande. Mireau délègue cette mission au Colonel Dax (Kirk Douglas) qui ne voit pas l’intérêt de cette offensive.
L’attaque contre la colline dite de la Fourmilière est lancée. Mireau ordonne de tirer contre ses propres hommes pour les forcer à avancer. Personne ne bouge. C’est le fiasco. Furieux, il exige que 100 hommes passent devant la cour martiale pour lâcheté devant l’ennemi. Seuls trois hommes seront jugés, à titre symbolique: le Caporal Paris (Ralph Meeker) ainsi que les soldats Ferol (Timothy Carey) et Arnaud (Joe Turkel).
See that cockroach? Tomorrow morning, we’ll be dead and it’ll be alive.
Dax, avocat dans le civil, se propose de les défendre.
Gentlemen of the court, to find these men guilty would be a crime to haunt each of you till the day you die.
Sa plaidoirie est aussi émouvante qu’inutile car il s’agit d’un faux procès. Les trois hommes sont sacrifiés sur l’autel de la politique interne.
Broulard est néanmoins séduit par le charisme du Colonel. Il lâche aussitôt Mireau et propose à Dax de monter en grade. Dégoûté par ce jeu de chaises musicales, Dax refuse la promotion. Broulard le taxe alors d’idéalisme.
Colonel Dax, you’re a disappointment to me. (…) You are an idealist… and I pity you as I would the village idiot. We’re fighting a war, Dax, a war that we’ve got to win. Those men didn’t fight, so they were shot. You bring charges against General Mireau, so I insist that he answer them. Wherein have I done wrong?
Because you don’t know the answer to that question. I pity you.
Après l’execution, les militaires noient leur désarroi dans le bruit et l’alcool. La chanson d’une jeune prisonnière allemande (Christiane Harlan) va les apaiser.
L’EXPLICATION
Les Sentiers de la Gloire, c’est une certaine idée de la grandeur.
Il arrive de devoir ramper dans la boue. Les tranchées empêchent de voir le jour. On ne s’y lave pas. La vermine tient compagnie. On y attrape des maladies. Les tranchées font perdre tout forme d’humanité. Des hommes doivent essayer de s’en sortir, par instinct de survie (cf 1917).
Nobody wants to die.
Les trois soldats condamnés arbitrairement n’ont pas peur de mourir, ce qui les honore. Par contre, ils redoutent qu’on les abatte. C’est différent.
I’m not afraid of dying tomorrow, only of getting killed.
Ces trois soldats n’ont rien fait de mal. Le Caporal Paris paie pour la négligence du Lieutenant Roget (Wayne Morris). Ferol est différent, donc jugé antisocial ou dégénéré comme diront les nazis plus tard. Arnaud a des états de service irréprochables. Et pourtant, ces hommes paient pour Mireau qui a suivi aveuglément les ordres de son supérieur.
Lorsqu’une décision émane du sommet et cascade vers la base, chacun·e devrait avoir la possibilité d’objecter. Pas dans l’armée. Mireau ne le fait pas. Dax se retrouve assommé pendant l’assaut et ne peut pas le faire. Lorsqu’il retrouve ses esprits, il va prendre ses responsabilités en prenant la défense des accusés. Il s’élève contre cette parodie de procès dont sont victimes les soldats. Scandalisé, il ne cautionne pas la décision de justice et le fait savoir.
Gentlemen of the court, there are times that I’m ashamed to be a member of the human race and this is one such occasion.
Plus que des mots, il y a les actes. Dax refuse la promotion qu’on lui sert sur un plateau. Il prouve qu’il n’agit pas au nom de ses propres intérêts ou d’un plan de carrière.
Broulard se moque bien de l’enjeu du conflit. Il voit midi à sa porte. En face de lui se trouve une guerre à gagner. Il est guidé par la gloire et les honneurs. Son combat se joue à un autre niveau : il veut être le héros, celui qui fera triompher la France d’une manière ou d’une autre, même si cela nécessite la mort de centaines de milliers d’hommes. Mireau quant à lui veut monter dans les hautes sphères et il est également prêt à tout pour cela, voire se tirer une balle dans le pied.
Tous les deux profitent de ce conflit. Ils calculent pour servir leurs propres intérêts. Ces deux hommes sont à l’image de dirigeant·es actuel·les de plus en plus déconnecté·es de la réalité, qui font de la politique politicienne.
Dax ne calcule pas, mais il réfléchit. À la différence des autres, il s’interroge. Il est conscient des enjeux mais ne pensent pas que ces enjeux justifien de faire des entorses à l’éthique. C’est pourquoi il lutte contre l’injustice. Si cela ne tenait qu’à lui, on ne ferait peut-être pas la guerre. Il ne cherche pas à surfer sur le conflit. Au quotidien, il vit avec ses hommes, sur le terrain, loin du château. Il n’agit pas pour son propre compte mais au nom de ses hommes (cf la Ligne Rouge).
Are you protesting the authenticity of this court?
Yes, sir.
Dax se moque pas mal de la gloire. Il ne fait pas de récupération. Quand on lui propose de monter au sein d’un système dont il méprise les principes, il a le courage de décliner. Il dit non devant les personnes concernées. Sans prompteur, ni tapage médiatique.

Dax conserve ainsi son honneur. Il est celui qui permet à ses hommes de profiter du chant angélique de la prisonnière. Celui qui redonne de l’humanité quand le monde sombre dans la barbarie.
Les tranchés ont conduit des millions de poilus à la mort, d’autres à la postérité (cf Au Revoir Là-Haut, La Vie et Rien d’Autre). La gloire ne se mesure pas qu’au nombre de breloques sur un veston.

Très belle analyse du chef d’oeuvre de Kubrick, un film déchirant et révoltant au possible. Tout est ici très bien décrit, entre l’idée que l’on se fait de la gloire, ce qu’elle a de positif dans l’idée que l’on s’en fait, et ce qu’elle peut avoir de très négatif dans les faits. Ceux qui sont honorés par les titres sont ici loin d’être les plus glorieux dans leurs actes. Un film à voir et à revoir.
Merci pour votre commentaire. C’est la beauté des classiques qui ne prennent pas une ride malgré les années. Les Tuche vieilliront-ils aussi bien?
Parler des Tuche dans les commentaires d’un article sur Les Sentiers de la Gloire, c’est osé ! 😀 Des films comme celui de Kubrick ne vieillissent en effet pas, mais des films actuels parviendront, je pense, aussi à se faire une place dans le futur. 🙂 Difficile à imaginer pour le moment mais ça viendra ! Bien que l’on puisse regretter la grande finesse d’écriture des classiques d’antan signés, par exemple, Lubitsch ou Wilder…