LE PRÉSIDENT

LE PRÉSIDENT

Henri Verneuil, 1961

LE COMMENTAIRE

Jadis, les gladiateurs jouaient leur vie dans la fosse aux lions. Aujourd’hui, les politiques se soumettent au vote de confiance dans l’arène (cf Matignon : Mission Impossible ?). Pourquoi regarder des combats sanglants de MMA sur les écrans quand on peut regarder des joutes à l’Assemblée Nationale ?

LE PITCH

Un ancien gouvernant reste toujours proche des affaires du pays.

LE RÉSUMÉ

Émile Beaufort (Jean Gabin) fut Président du Conseil sous la IVe République. Désormais retraité, il dicte ses mémoires à Mademoiselle Milleran (Renée Faure).

Je crois que je fus l’un des hommes les plus détestés de son époque. Ce fut longtemps mon chagrin. C’est aujourd’hui mon orgueil…

Il se rappelle de ses plus grandes batailles, comme lorsqu’il avait eu recours à une dévaluation pour relancer l’économie.

Il fallait choisir, et choisir vite, entre la protection du capital et celle du travail. 

Au risque de se mettre les marchés à dos, il avait choisi l’avenir.

Je sais très bien que cette dévaluation réduira d’un tiers les revenus des petits rentiers, mais j’estime que c’est dans l’intérêt national.

À l’époque, le Président avait été trahi par l’un de ses proches collaborateurs qui se rendit responsable d’une fuite pour alerter les banques.

Les salauds qui coutent 3 milliards à la France, ils les paieront leurs milliards.

Il s’agissait de l’ambitieux Philippe Chalamont (Bernard Blier), marié à la fille d’un grand banquier. Beaufort l’avait découvert.

Je vous jure que je ne l’ai dit qu’à ma femme…

On ne dit rien à sa femme quand on a épousé une banque!

Beaufort obligea alors Chalamont à rédiger et signer une lettre dans laquelle il reconnut être le responsable de la fuite. Une lettre que Beaufort conserva précieusement pour empêcher Chalamont d’accéder au pouvoir.

Plus tard, les deux hommes s’affrontèrent vivement à propos de la question de la future union européenne.

Pendant toutes ces années de folie collective et d’autodestruction, je pense avoir vu tout ce qu’un homme peut voir : des populations jetées sur des routes, des enfants jetés dans la guerre, des vainqueurs et des vaincus finalement réconciliés dans des cimetières que leur importance a élevé au rang de curiosités touristiques. La paix revenue, j’ai visité des mines. J’ai vu la police charger des grévistes, je l’ai vue aussi charger des chômeurs, j’ai vu la richesse de certaines contrées et l’incroyable misère de certaines autres. Durant toutes ces années, je n’ai jamais cessé de penser à l’Europe. Monsieur Chalamont lui a passé une partie de sa vie dans une banque à y penser aussi. Nous ne parlons forcément pas de la même Europe. (…) Vous allez faire l’Europe de la fortune contre celle du travail, (…) cette Europe là vous la ferez sans moi je vous la laisse!

Ce fut le dernier tour de piste de Beaufort.

La France des partis se retrouve dans une crise inextricable et Chalamont est en passe de devenir le nouveau président du conseil. Avant de rendre sa décision, il tient à consulter Beaufort qu’il sait être toujours en possession de la fameuse lettre.

Le serpent essaie de charmer l’éléphant mais sa tactique ne prend pas.

Et dire que vous avez failli m’avoir! Vous êtes intelligent, comme la plupart des salauds. (…) Il y a des hommes qu’on peut acheter avec une enveloppe ou un bout de légion d’honneur. Moi vous avez essayé de m’avoir par la vanité. Ce que vous venez de faire est ignoble!

Beaufort ne le laissera pas accéder à la plus haute fonction pour protéger le pays. Nothing personal. Chalamont se retire.

Le lendemain, les vautours ont appris que le Président avait fait un malaise la veille. Il rôdent autour de la Verdière. Beaufort salue tout le monde, comme à l’habitude. Le vieux n’est pas encore mort.

Et bien messieurs, j’ai décidé que ce ne serait pas encore pour aujourd’hui.

L’EXPLICATION

Le Président, c’est un homme dépassé par sa fonction.

Quand un homme est juste un homme, il n’est pas très intéressant. La paresse peut lui faire pousser des pantoufles aux pieds (cf Gone Girl). Pire, il peut abuser de son petit pouvoir pour s’octroyer le droit de tyranniser les autres (cf Harvey Weinstein, Whiplash). Dans ce cas, il est un petit homme.

Dire qu’on finit tous de la même manière… Vous ne trouvez pas ça humiliant ?

Un homme est plus intéressant quand il se donne l’occasion de prouver qu’il est moins con qu’il n’en a l’air. Un défi peut lui permettre de se révéler en faisant preuve de courage (cf Un Prophète), d’astuce (cf Les Évadés), d’humanité (cf Three Billboards) ou de sagesse (cf Douze hommes en colère). Parce qu’un homme ça s’empêche, comme disait Camus.

La haute fonction d’un homme peut l’écraser sous le poids des responsabilités, tout comme elle peut faire tourner les têtes. Le pouvoir absolu corrompt absolument. Par exemple, il y a des souverains qui ne pensent qu’à leur personne, et la trace qu’ils vont éventuellement laisser dans la grande Histoire (cf Napoléon, La Chute).

En théorie, la plus haute fonction devrait être une chance donnée à l’homme de se dépasser (cf Quai d’Orsay). Quand on devient Président, on doit penser en tant que Président. On prenait Nixon pour un fou quand il parlait de lui à la troisième personne, entre autres choses. Néanmoins, c’était sa manière de rappeler qu’il ne pouvait pas faire tout et n’importe quoi – même si cela ne l’a pas vraiment empêché de le faire par ailleurs (cf Les Hommes du Président).

Émile Beaufort est le Président. Sa fonction lui a donné de la hauteur sur les événements. C’est exactement ce qu’on attend de lui : porter un regard objectif sur la manière de conduire la République.

Sauf pour les dictateurs et les imbéciles, l’ordre n’est pas une fin en soi. L’ordre n’empêche pas le nombre des chômeurs d’augmenter, ni le déficit des chemins de fer de s’accroitre, ni les faillites de se multiplier…

En tant que Président, il doit apprendre à composer avec sa propre frustration. Il ne peut pas faire ce qu’il veut. Dans une démocratie, il ne peut pas se comporter comme un despote. Ce sont les règles du jeu.

C’est une habitude bien française de donner un mandat aux gens et de leur contester le droit d’en user. (…) Il faut prendre la démocratie comme elle est.

De nos jours, il semble que les personnes au pouvoir aient plus du mal avec ce concept. Ils se plaignent d’un peuple qu’ils gouvernent et dont ils ne se sentent pas issus. Les gouvernant·es élu·es sans la majorité partent du principe farfelu que dès que l’on est élu, on peut gouverner comme si on avait la majorité absolue. Comme si l’on ne pouvait gouverner qu’avec la majorité absolue.

Le Président sait que son rôle est d’être au service du pays. Il doit mesurer les forces en présence et jouer avec différents indicateurs dans le souci premier de l’intérêt de la nation.

Je ne vois pas pourquoi on ne ferait pas confiance à des financiers en matière de finances…

L’ennui, c’est que leur intérêt ne coïncide pratiquement jamais avec ceux du pays!

De nos jours, on a plutôt l’impression que le Président est un employé aux ordres d’une oligarchie.

Le Président sait que son rôle est de s’assurer que la fonction soit respectée. Parfois, certaines décisions se prennent en petit comité. Ce n’est pas une raison pour se comporter vulgairement.

Parlons simplement, parlons gros sous!

Ce n’est pas parce que nous dirigeons une épicerie que nous devons parler comme des épiciers.

De nos jours, les Présidents s’adaptent à leurs audiences pour gagner quelques votes. Sur les réseaux sociaux, ils désacralisent la fonction en faisant mine de parler la langue du peuple et gagner en popularité – au détriment de leur crédibilité ou de leur dignité. La modernité n’excuse pas tout.

Le Président sait qu’il y a des limites à ne pas franchir. Dans sa position, il arranger bien des choses. Dès lors, on vient le voir pour lui demander des petits services à la limite de la légalité. En tant que Président, Émile Beaufort sait qu’il se doit être irréprochable.

J’ai besoin d’un coup de main! Tu peux tout!

C’est précisément pourquoi je ne peux pas tout me permettre.

De nos jours, les Présidents peuvent s’arranger avec tout le monde pour accéder au pouvoir – y compris les personnes les moins fréquentables (cf Personne n’y comprend rien).

Philippe Chalamont fait partie de cette nouvelle génération de politiciens qui n’ont pas fait la guerre. Il apprend dans l’ombre d’un chêne qu’il devra couper un jour pour prendre la place. Car Chalamont veut la place. Comme les politiques de nos jours, il est jeune et n’a pas le temps d’attendre. Ce qui compte, c’est lui. Il est prêt à tout pour entrer à Matignon.

Le rôle du Président est de s’assurer que le jeune loup a l’étoffe.

Ce qui n’a pas varié, c’est ma notion de ce que doit être un chef de gouvernement.

Alors Beaufort observe Chalamont de près. En politique, il faut savoir naviguer. Chalamont trahit déjà très tôt. Il y a pire, Chalamont prend des décisions qui vont contre l’intérêt national. En cela, il peut devenir dangereux. Sur la question européenne, Chalamont se retrouve dans l’opposition.

Il va précipiter la chute de Beaufort en défendant un principe qu’il n’hésitera pas à renier pour tenter d’arriver au pouvoir quelques temps plus tard. Ce qui fait de lui une girouette manquant singulièrement d’envergure. Le Président a compris que Chalamont serait incapable de se dépasser. En cela, il serait une menace pour la France. Le devoir du Président, même quand il n’est plus en exercice, est de protéger son pays de ceux qui pourraient lui faire du mal.

Vous êtes plus ambitieux pour vous que pour votre pays. Voilà tout ce que vous lui souhaitez : un homme pas plus mal qu’un autre!

De nos jours, on devrait se poser la question de savoir comment certains sont arrivés à l’Elysée (cf La Conquête, Le Casse du Siècle)…

Vivement une femme au pouvoir.

LE TRAILER

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