L’ORDRE ET LA MORALE

L’ORDRE ET LA MORALE

Mathieu Kassovitz, 2011

LE COMMENTAIRE

Ces deux mains menottées à un tronc d’arbre rappellent curieusement Twelve Years A Slave. Le militaire et son FAMAS indiquent que nous sommes bien en 1988 et pas 1841. Une époque où les hommes pouvaient encore porter la moustache sans se faire taxer de hipster, et porter un short court sans se taper la honte. Une époque où il ne faisait pas bon être Kanak. Quelques années plus tard, Antoine Kombouaré marquait contre le Real Madrid et Christian Karembeu soulevait la Coupe du Monde de foot avec Adriana à son bras. Tout allait changer. 2011: Kombouaré est licencié de son PSG pourtant premier du classement, du jamais vu. 2012: les Karembeu divorcent. 2017: jusqu’à ce que le congrès en décide éventuellement autrement par une majorité des 3/5èmes, la Nouvelle-Calédonie devra être appelée comme tel.

LE PITCH

Un capitaine du GIGN tente de sauver les meubles pendant la prise d’otages d’Ouvéa.

LE RÉSUMÉ

Philippe Legorjus (Mathieu Kassovitz) est un fin négociateur. Son boulot consiste à résoudre les problèmes délicats, avec tact. C’est un artiste. Il est appelé à la rescousse sur l’île d’Ouvéa où des Kanaks ont pris des gendarmes en otages. À son arrivée, les militaires sont déjà sur place et ce sont eux qui mènent la danse. Un problème pour Legorjus car contrairement à lui, les militaires ne font pas dans la dentelle.

La situation est devenue politique, donc explosive. En effet, la prise d’otages survient en plein 2e tour des élections présidentielles, dans un climat de cohabitation tendue. Les acteurs sont multiples, les prises de décision plus compliquées. Legorjus se colle à la tâche.

Une fois les rebelles repérés, Legorjus va pouvoir entamer le dialogue avec Alphonse Dianou (Iabe Lapacas). Legorjus tente une médiation. En seulement quelques jours, il va faire des progrès considérables. Seulement voilà…

Les négociations prennent toujours plus de temps que les armes.

Et le temps lui manque. A Paris une autre bataille fait rage entre Mitterrand et Chirac. L’échéance se rapproche. La gestion de cette crise peut faire basculer l’élection. Le 4 mai, à plus de 15.000kms, la décision sera prise de donner l’assaut. Les forces spéciales ne feront pas dans le détail.

Le lendemain, dans un décor paradisiaque, c’est le massacre. 19 preneurs d’otages trouvent la mort.

L’EXPLICATION

L’ordre et la morale, c’est l’art français de ne pas reconnaître ses torts.

Les preneurs d’otages n’étaient pas des fous furieux, juste des pères de famille qui cherchaient à défendre les intérêts de la Kanaky, leur Kanaky. Tout le monde peut le comprendre, surtout les Français dont les régions cherchent plus que toujours à protéger leurs particularismes. Leclerc a assez répété, à but commercial plus que par conviction, que nos régions ont du talent. Il est aussi vrai qu’un Alsacien ne sera jamais un Lorrain, et inversement. La nouvelle carte régionale a causé suffisamment de psychodrames locaux pour qu’on puisse aujourd’hui comprendre le combat de ces hommes qui se battaient pour leur île. Derrière chaque Kanak se cache un Corse, ou un Breton, ou un Normand.

Seul, l’homme n’est qu’un de pion sur l’échiquier politique. Les enjeux s’imposent à lui et s’il a l’impression d’avoir les manettes, c’est plus souvent l’urgence de la situation qui commande. Il joue le jeu, en mode demo. Legorjus ressent la frustration de tous ceux qui ont envie de faire avancer les choses, sans succès. Tous ceux qui refusent le sentiment d’inutilité, qui se disent qu’ils ne sont pas là pour rien et qui finissent souvent par se sentir comme des fusibles. À la fin tout le monde, on ne peut que constater les dégâts, en niant toute forme de responsabilité.

Legorjus fait face à un dilemme. Son éthique est mise à rude épreuve, luttant à chaque instant contre sa condition de soldat. Comme le lui rappelle pourtant le Général Vidal :

Un officier obéit aux ordres, même s’ils vont à l’encontre de sa morale personnelle.

Qu’est-ce qui est de notre ressort? À l’inverse, qu’est-ce qui ne l’est pas? Dans une certaine mesure, mêmes les politiques sont des soldats au service de la nation. Dans cette partie d’échecs, tout le monde se tient en respect. D’où l’importance du dialogue et donc, du travail de Legorjus. Pendant cette crise, on ne l’a simplement pas laissé faire.

L’échec est global. Celui des Kanaks est évident puisqu’ils n’ont pas réussi à se faire entendre. Celui des militaires est indiscutable compte tenu des victimes de l’intervention. L’échec des politiques est patent puisque leur gestion de cette crise n’aura pas été exemplaire. Ce n’est certainement pas l’échec de Legorjus à qui on n’a pas laissé faire son travail. Pire encore, on l’a contraint à mentir à son interlocuteur la veille de l’assaut. Lui pour qui la base est d’établir une relation de confiance, pour que tout se passe au mieux – sans violence – a été violé moralement.

Le Général reproche à Legorjus de trop réfléchir. C’est possible. C’est vrai que l’intelligence c’est le seul outil qui permet à l’homme de mesurer son malheur. Dans l’armée, mieux vaut ne pas trop se poser de questions. Ça n’est pas le métier du soldat (cf La Ligne Rouge).

Pour Legorjus néanmoins, l’échec est intégral. Il prend sur lui toute la responsabilité, en estimant que s’il avait négocié plus vite il aurait peut-être pu s’épargner cette conclusion douloureuse. Et pourtant il décide de se souvenir courageusement de ce désordre dont il ne peut se dissocier. Même si on n’aime pas ce qu’on trouve quand on soulève le tapis.

La vérité blesse. Le mensonge tue.

Aux Allemands on ne permet jamais d’oublier leurs erreurs. Les Américains font plein de bêtises, par contre ils ont le mérite de les affronter. Les Brésiliens donnent des noms pour se rappeler de leurs naufrages. De notre côté? On n’a pas pour habitude de ressasser nos erreurs, ni de se remettre en question. Ce qui a eu lieu en Algérie? On ne s’en rappelle pas beaucoup plus que de la bataille d’Alésia. Ils sont peu nombreux à reconnaître l’inadmissible.

Le Figaro ne s’est d’ailleurs pas privé d’affirmer que L’Ordre et la Morale était une tentative de ré-écrire l’histoire, comparant quasiment Kassovitz à Le Pen après sa sortie sur les détails de l’histoire.

Comme si la Ligue des Droits de l’homme n’avait pas condamné l’action de l’armée française après l’assaut…

LE TRAILER

Cette explication n’engage que son auteur.

2 commentaires

Commentez ou partagez votre explication

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.