L’ARBRE, LE MAIRE ET LA MÉDIATHÈQUE

L’ARBRE, LE MAIRE
ET LA MÉDIATHÈQUE

Eric Rohmer, 1993

LE COMMENTAIRE

Les rats des villes regardent les champs avec envie et tendresse. Ils aiment passer des weekends au vert. Pour eux, cela parait tellement simple. Il suffit de mettre une casquette plate et des bottes en caoutchouc, et le tour est joué. Alors que la campagne reste quand même une jungle.

LE PITCH

Un maire de campagne se bat pour son projet culturel.

LE RÉSUMÉ

En politique, on sait que tout est à prendre au conditionnel.

Vous savez que ce sont les événements qui vont diriger…

Si à la veille des élections régionales de mars 92, la majorité présidentielle n’était pas devenue une minorité… le candidat Julien Dechaumes (Pascal Greggory) n’aurait pas perdu les cantonales. À présent, le maire du petit village de Saint-Juire-Champgillon en Vendée, change de stratégie.

Il faut d’abord que je me place sur un plan local.

Son projet de médiathèque doit renforcer son ancrage à gauche et lui donner plus de poids pour qu’il soit mieux considéré à Paris.

Si Julien, après sa défaite, ne s’était pas brusquement épris de la romancière Bérénice Beaurivage (Arielle Dombasle)… il n’aurait pas autant insisté.

Ce n’est pas ici qu’il faut agir, c’est Paris qui compte!

Ma force vient d’ici!

Si le saule blanc du pré communal n’avait pas miraculeusement résisté à l’assaut des ans… l’instituteur Marc Rossignol (Fabrice Luchini) n’aurait peut-être pas autant critiqué le projet de médiathèque.

Pour les gens de la ville il faut créer de l’animation dans les campagnes. Nous sommes ‘inanimés’. C’est l’effet pervers du socialisme, de l’état qui déresponsabilise les individus en leur donnant la sensation que tout viendra de là-haut.

Si Blandine Lenoir (Clémentine Amouroux), rédactrice au mensuel Après-Demain, n’avait pas, par inadvertance débranché son répondeur… elle ne se serait pas intéressée à ce sujet. La journaliste va sur le terrain, à la rencontre du peuple. Le constat est le même : la campagne se meurt.

C’est quoi la solution ?

Je ne sais pas quoi vous dire.

Si, au moment de la fabrication du numéro, Blandine n’était pas allée accompagner une mission de l’Unicef en Somalie… le rédacteur en chef (François-Marie Banier) n’aurait pas transformé le propos de son article.

Vous avez tout coupé!!

Ne vous inquiétez pas, l’honneur de notre réputation ne repose pas sur vos frêles épaules. (…) Mettre un arbre en couverture d’un mensuel politique, c’est assez culotté!

Si Véga (Jessica Schwing), la fille du maire, n’avait pas malencontreusement envoyé son ballon sur le chemin où passait par hasard Zoé (Galaxie Barbouth), la fille de l’instituteur… Julien n’aurait pas parlé politique avec la génération future, ni suscité de vocation chez Zoé.

Qu’est ce que tu veux faire plus tard ?

Je sais pas.

C’est le moment d’y penser!

Si quelques temps plus tard, un fonctionnaire, par routine ou par ordre, ne s’était pas montré trop zélé… Julien et Blandine ne se seraient pas croisés de nouveau pour tirer les conclusions de ce projet qui n’aura finalement pas vu le jour.

Alors ce fameux projet, qu’est-il devenu ?

Cela va très mal.

Ce n’est pas à cause de l’article j’espère!

Cela n’a pas aidé.

On vous a retiré les subventions ?

Non, mais c’est tout comme. La machine tournait trop rond, le moteur s’est grippé.

Pas d’amertume. À la fin, tout le monde est content·e – ou presque.

Quelle chance d’avoir trouvé la solution pour les nouvelles générations…

L’EXPLICATION

L’Arbre, le Maire et la Médiathèque, c’est demain il fera jour.

Le changement est une constante. Dans ce contexte, on peut décider de résister comme un chêne au risque de rompre, de s’adapter comme un roseau et se laisser porter ; ou d’anticiper le changement pour ne pas avoir à le subir.

En acceptant la possibilité d’un destin, la pensée stoïcienne a très rapidement permis de faire la différence entre ce qui est de l’ordre du contrôle, de ce qui ne l’est pas. Ainsi, on peut organiser sa journée en fonction d’une météo qui change. Par contre, on ne peut pas décider des changements météorologiques. Parfois, on ne peut même pas les prévoir (cf Twister). C’est un fait.

Il y a l’impondérable.

Les ruraux sont complètement à l’aise avec cette idée. Tellement à l’aise qu’il ont même tendance à se montrer fatalistes. Quand Blandine demande aux locaux s’ils ont des pistes pour sauver leurs campagnes, ils n’en ont clairement aucune.

Comment faudrait il faire pour garder le village vivant ? Vous avez une idée ?

Non.

Les citadin·es que sont Julien, Blandine, Bérénice ont beaucoup de mal avec le stoïcisme. Ils lui préfèrent la pensée existentialiste selon laquelle on est ce qu’on fait de ce que les autres ont voulu faire de nous. Dans cette optique, on peut être en maitrise de sa vie et de son environnement.

Julien, Blandine, Bérénice sont des personnes intelligent·es, conscientes des enjeux.

Il faut absolument sauver la campagne française de la desertification qui la menace.

Ils ont bien identifié les problèmes avec lesquels ils doivent composer.

90% des fléaux modernes viennent de la folie du déplacement des hommes et des marchandise. Si la campagne devient la ville, les gens n’iront plus.

Ils ont des points de vue sur tout, comme Bérénice qui s’implique dans le projet de Julien alors que personne ne lui a demandé son avis.

Quand c’est vide, c’est moche. Et quand c’est plein, c’est encore plus moche. Personne n’aime les parkings! Est-ce que les touristes vont visiter les parkings ? Non!

Ces intellectuel·les n’aiment pas parler au conditionnel. Ils ou elles adorent discourir sur ce qu’il faut faire. Julien prend fait et cause pour la campagne car il pense que cela peut servir sa carrière. Il peut le faire puisque les campagnards eux-mêmes ne prennent pas le sujet – y compris Marc qui grogne contre le projet de médiathèque mais ne fait que parler, comme sa fille de dix ans le lui fait remarquer.

C’est pas crier qu’il faut, c’est agir!

Les citadin·es sont convaincues qu’ils ou elles existent pour influer sur le cours des choses, à défaut de pouvoir changer les choses (cf Jean de Florette). Et que la seule manière d’influer sur le cours des choses est de le faire à travers l’action politique, comme Julien qui croit dur comme fer dans la République. Des années avant la Macronie, il sent que le clivage gauche droite n’est plus d’actualité – et récite déjà les mêmes banalités.

La politique politicienne, c’est terminé. Les gens en ont marre des magouilleurs.

Ces magouilleurs d’un nouveau genre aiment se dire qu’il faut garder les pieds sur terre, mais décident d’un point de vue théorique comme des architectes qui penseraient dans un monde idéal – sur le papier. Ils prennent leurs décisions depuis Paris. Au moins, ils essaient de trouver des solutions quand les autres ne font rien – comme Marc.

On se trompe, on se trompera toujours.

Les intellectuel·les de la ville, comme on les appelle à la campagne, refusent de reconnaître leurs limites bien qu’ils les avouent à demi-mots. Le rédacteur en chef d’après-demain sait qu’il ne sert à rien.

Il y a une chose que je déteste faire, c’est parler de mon métier : il n’y a rien a dire!

Julien se bat pour se faire un nom et compter sur l’échiquier, même s’il sait qu’il n’y arrivera sans doute pas. Son échec aux cantonales lui en a donné un signal assez clair.

Son nom n’est pas connu, il ne le sera jamais.

Ils veulent tenir leur cap mais savent que tout peut leur échapper.

Qu’est ce qu’un bon ou un mauvais sens ?

À la fin, ils ne font que naviguer à vue. Julien ne fait qu’aller dans le sens du vent.

Tu n’as tellement rien à voir que tu n’es pas dans l’article!

Au fond, ça va me servir. (…) Ça va dans le sens du projet municipal.

Les intellectuel·les sont contraint·es de reconnaître que leur environnement est complexe, et qu’ils ou elles essaient d’avancer, constamment tiraillé·es par des courants contraires.

Tout est lié.

Néanmoins, ils ou elles ne supportent de rester juste là, sans rien faire. Alors ils ou elles s’agitent pour occuper le vide. Julien s’est porté candidat et n’a pas remporté les élections, ce qui ne l’empêche pas de continuer à poursuivre sa route. Blandine a produit un article qui a été complètement ré-écrit et depuis elle ne s’est pas laissée abattre car elle a changé de travail. Bérénice se lance dans des monologues stériles sur les parkings ou la survie qui ne changent rien à rien.

À la fin, on s’excite et on brasse du vent. L’arbre tient bon. La médiathèque ne verra pas le jour. L’agriculture est menacée d’extinction. Et la vie continue…

LE TRAILER

Cette explication de film n’engage que son auteur.

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