DOCTEUR PETIOT
Christian de Chalonge, 1990
LE COMMENTAIRE
Les patient·es sont en position de faiblesse. En effet, on consulte le plus souvent parce qu’on en a besoin (cf La Maladie de Sachs). Quand on connait les comportements abusifs auxquels le pouvoir peut conduire dans le monde de l’entreprise (cf Harcèlement), de la religion (cf Spotlight) ou dans le cinéma (cf Harvey Weinstein), on pourrait se pencher d’un peu plus près sur la santé (cf Hippocrate).
LE PITCH
Un homme soigne les angines le jour et brûle les corps la nuit.
LE RÉSUMÉ
Au coeur de l’occupation allemande, le Docteur Petiot (Michel Serrault) joue sur les deux tableaux. Il peut rendre des services à la gestapo française, tout comme il est identifié par les résistants comme quelqu’un dont les réseaux peuvent aider les personnes souhaitant quitter la France.
Ne vous en faites pas, le bon docteur Petiot va vous arranger ça très bien…
La journée, il reçoit ses patient·es auxquel·les il accorde fréquemment des facilités de paiement sous prétexte que les temps sont difficiles.
On n’a pas de quoi vous payer…
Mais qui vous parle d’argent ?
Comme si son éthique professionnelle était irréprochable et sa charité immense.
J’oublierai jamais ce que vous faites pour nous…
Ah non, pas de ça entre nous! Pas le temps de s’attendrir!
Sa femme Georgette (Bérangère Bonvoisin) pense qu’il travaille beaucoup. Son fils Gérard (Maxime Collion) ne peut pas se douter de ce que son père fait la nuit.
Au 21 rue Le Sueur, il reçoit des gens qui veulent fuir – souvent Juifs. Il leur promet l’étranger – moyennant une somme d’argent.
Un passeport ça coûte cher.
J’ai de l’argent.
Le passage aussi coûte cher.
Avant de partir en Argentine, il faut procéder à la vaccination. Le Dr Petiot pique sa victime avec un poison létal. Il déclenche une sonnette en faisant croire qu’il s’agit d’un passeur. Une excuse pour demander à sa victime de se cacher dans une pièce isolée et l’enfermer à clé. Pendant ce temps, il fouille les affaires personnelles de la victime pendant qu’elle agonise à côté. Puis il la traîne au sous-sol, la découpe en morceau et la brûle. Ni vu, ni connu.
La famille de la victime reçoit une carte quelques jours plus tard.
J’aurais aimé prévenir ma femme.
Écrivez lui un petit mot, je lui transmettrai.
Avant de ne plus recevoir de nouvelle du tout. C’est ainsi que Nathan Guznik (Zbigniew Horoks) ou Drezner (Pierre Romans) disparaissent.
Je vais vous faire partir cette nuit.
Un problème de cheminée alerte les pompiers qui découvrent l’horreur.
À la cave y’a des corps coupés en morceau. C’est les corps qui brûlent…
Petiot passe au travers des mailles du filet en se faisant passer pour le frère du propriétaire.
Si la PJ met son nez là-dedans, des dizaines de patriotes risquent leur peau. Laissez moi faire disparaître tous les dossiers.
À la libération, il se fait passer pour un résistant de la première heure en empruntant l’identité d’un mort (cf A Man).
Son comportement étrange éveille les soupçons. Son écriture manuscrite le trahit. Le Docteur Satan est reconnu puis arrêté pour le meurtre d’une vingtaine de personnes. Lors de son procès, il affirmera fièrement en avoir tué plus d’une soixantaine.
Marcel Petiot est condamné à mort et guillotiné le 24 mai 1946. Au juge qui lui demande s’il a une dernière déclaration avant de monter sur l’échafaud, il répond : ‘Moi je suis un voyageur qui emporte ses bagages’.

L’EXPLICATION
Docteur Petiot, c’est un charognard.
La guerre peut-être littéralement perçue comme une crise, au sens où tous les repères sont bouleversés. Quand tout est permis, les opportunistes s’engouffrent dans la brèche (cf Un Héros très discret).
C’est le temps des salauds.
Le Docteur Petiot raisonne comme un politique sans scrupule. Il navigue en fonction du sens du vent. Ce féru de sciences répartit ses oeufs dans plusieurs paniers de façon à minimiser les risques et garder la main.
Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des probabilités. (…) Tout est soumis à des lois, tout a une règle. (…) Faut tout connaître, tout essayer, si on ne veut pas n’être qu’un pion sur l’échiquier.
Sous l’occupation nazie, il se positionne en considérant la possibilité d’une victoire allemande.
Les Allemands ont encore une bonne chance de gagner. Et s’ils gagnent, nous ne sommes pas du mauvais côté du manche.
Par ailleurs, il agit aussi de telle façon à être blanchi dans le cas d’une victoire des alliés.
Vous n’aurez jamais assez d’argent pour payer les risques que je prends avec ces certificats de complaisance! Si Hitler perd, vous pourrez dire que vous avez eu affaire à des gens courageux et désintéressés.
Dans une période trouble comme la 2e Guerre Mondiale, il sait qu’il y a du business à faire pendant que les autorités ont le dos tourné.
Il y a tellement de gens qui disparaissent sans qu’on s’en aperçoive…

Petiot préfère s’inspirer du roseau plutôt que du chêne. Il sait aussi très bien que ceux dont la morale est trop rigide se font fusiller. Lorsque la guerre sera finie et en fonction de sa conclusion, il sera toujours temps de ré-écrire sa propre histoire (cf Un Illustre Inconnu, Uranus).
Aujourd’hui tout le monde se dit résistant.
À la libération, le Dr Petiot est d’ailleurs convaincu qu’il peut encore profiter de la situation.
Tout le monde dénonce tout le monde.
En changeant d’identité et en obtenant miraculeusement un poste au sein des FFI, il croit être à l’abri. Vu que c’est lui-même qui doit retrouver le Dr Petiot.
Les services de sécurité ont tous l’ordre de le rechercher.
Alors c’est moi qui vais hériter du dossier!
Heureusement, les monstres sont punis – ainsi que les charognards comme le Dr Petiot. Car il est presque pire que les nazis ou les collabos (cf Papy fait de la Résistance). Il a profité de la misère des autres pour commettre ses crimes avec un cynisme effrayant.
Soyez pas triste, votre mari est entre de bonnes mains.
Les opportunistes dans son genre sont convaincu·es d’avoir la bonne formule, et de pouvoir passer entre les gouttes. Persuadé·es d’être plus malin·es que les autres. Cependant, ils ou elles n’assument aucun de leurs actes.
Je vais vous dire ce que je pense : c’est particulièrement abject de miser sur l’espérance.
Il n’a pas d’identité. Lors de son arrestation, il se met à pleurer (cf Fargo). Sa dernière déclaration est une ultime provocation. Dans son cas, il faut souhaiter que l’enfer existe et qu’il puisse y poser ses bagages.