ALLÉGORIE CITADINE
Alice Rohrwacher, JR, 2024
LE COMMENTAIRE
Les petites villes périclitent. Il n’est pas possible de vivre à la campagne plus d’un weekend : désert médical, plus d’école ni de crèche, commerces en berne, parfois pas de réseau… Tandis que les grandes villes se développent de manière si tentaculaire que l’on n’arrive même plus à distinguer les fourmis qui les font vivre.
LE PITCH
Un enfant découvre ce qui se cache derrière les murs de la ville.
LE RÉSUMÉ
Jay (Naïm El Kaldaoui) et sa mère (Lyna Khoudri) courent dans le nord de Paris. Elle est en retard pour son audition. Le petit est souffrant et la nounou n’était pas disponible. Il y a des jours comme ça… Sans parler des accidents en cours de route. Jay fait tomber son kaléidoscope dans la rue. C’est le drame.
C’est pas grave tu en feras un plus joli…
Il était déjà très joli!
C’est vrai. On lui dit au revoir, on le met à la poubelle ? Non… Pleure pas steuplait!!
Une fois à l’opéra, la mère se faufile entre les danseuses pour tenter de s’inscrire (cf Black Swan). L’assistant (Félix Martinez) ne veut rien savoir.
Il fallait s’inscrire à l’heure.
Mais je savais pas!
Et ben c’est pas grave.
Elle parvient à plaider sa cause auprès du directeur (Leos Carax) en insistant sur le fait que c’est important pour elle. Celui-ci la questionne sur le thème du ballet.
Qu’est-ce qui est important ? (…) Platon. Le mythe de la caverne, ça vous dit quelque chose ?
Devant l’absence de réponse de la mère, le directeur interroge Jay.
Petit, toi tu sais ce qui arrive à celui qui tente de s’échapper de la caverne ?
Le directeur permet finalement à la mère de participer à l’audition. Pendant qu’elle fait des arabesques avec les autres ballerines, Jay s’endort.
Le mythe pose une question : que se passerait-il si un prisonnier se libérait de ses chaînes, à se retourner, à percevoir la sortie de la caverne ?
Jay se promène dans Paris.
Le fugitif est sorti de sa caverne.
Il aperçoit la sortie de la caverne cachée derrière un mur. Personne n’avait remarqué.
Le mythe de la caverne raconte que les images de la réalité sont une illusion. Mais les hommes enchaînés n’arrivent pas à le percevoir.
Jay épouse les murs comme s’il avait été absorbé par le bâtiment. Personne ne fait attention à lui. Il est même recouvert par une toile qui donne à voir le mur tel qu’il doit être vu. Défense d’afficher. Le directeur, lui, l’a bien noté.
Après l’audition, la mère retrouve Jay dehors.
J’ai eu peur!!
Jay lui montre la sortie de la caverne. Les autres ballerines sortent à leur tour.
Et si tous ensemble ils avaient brisé les chaines et s’étaient retournés vers la sortie de la caverne ?
Des passant·es les rejoignent et se mettent à décoller les murs puis les trottoirs. À l’opéra, les danseuses entament leur chorégraphie.

L’EXPLICATION
Allégorie citadine, c’est l’art comme autre illusion d’optique.
Regarder le monde pour ce qu’il est, sans filtre, plonge n’importe qui dans une profonde dépression mentale : conflits mondiaux, corruption galopante, catastrophe climatique, surconsommation, surpopulation, épidémies, chômage, racisme, violence, misère… C’est pourquoi l’immense majorité préfère rester connectée (cf Matrix).
Dès la naissance, on est enchaîné. Tous.
Il est préférable pour Jay de courir avec sa mère dans Paris. Cela lui évite par exemple de penser à son père qui a quitté le domicile conjugal.
Il est en vacances papa ?
Non, papa n’est pas en vacances…
Si l’on ne choisit pas ses chaînes, la bonne nouvelle est que l’on peut choisir ses images (cf La Société du Spectacle). Car la grotte est composée de plusieurs galeries, avec plusieurs ambiance. Donc on peut heureusement décider de son illusion d’optique.
La pensée est comme une pierre qui roule.
Certain·es vont regarder les chaînes d’information en continu qui ne font que mettre de l’huile sur le feu en amplifiant l’angoisse que représente le réel : Les terroristes, les narcotrafiquants (cf BAC Nord), la dette, le défaut de paiement (cf Matignon : Mission Impossible ?), le chaos… On joue à se faire peur dans un monde qui va effectivement mal.
Certain·es font le choix de dédier leur vie au travail. Bosser nuit et jour comme des porcs en évitant soigneusement de lever le nez de leur bureau, pour ne pas voir ce qui se passe en dehors de l’organigramme de leur équipe. Ces bon·nes soldat·es ont les yeux rivés sur les chiffres de la croissance et sont concentré·es sur leurs prochaines vacances.
Certain·es préfèrent se plonger dans les jeux vidéos. La réalité virtuelle peut être plus passionnante que d’aller faire ses courses au supermarché. Les joueurs et les joueuses peuvent ainsi oublier leurs soucis en se projetant dans le metaverse à travers leur alias (cf Ready Player One).
Certain·es prennent des drogues (cf Trainspotting, A Scanner darkly, Las Vegas Parano, Leaving Las Vegas, Panique à Needle Park). C’est plus radical. Il faut être amateur ou amatrice de sensations fortes car les montagnes russes finissent mal. Financièrement, ce modèle n’est pas pérenne.
Certain·es apprécient le petit théâtre des sports, à base d’humains trop surhumains (cf Stop at Nothing, Icarus, Les Chariots de Feu). Le sport permet de croire au dépassement de soi, avec de belles histoires racontées sans trucage. Les weekend au stade occupent le temps, en famille ou avec les copains (cf Ultras).
Face à ce choix absolument délirant, il reste l’art (cf The Square).
Une option, certes plus romantique et intellectuelle, mais qui vaut la peine qu’on la considère. L’art n’est pas si inaccessible que l’on pense. Il nécessite juste de faire appel à son regard d’enfant.

Jay est le fils d’une danseuse, donc il est pré-conditionné à aimer l’art. En tout cas, il a une sensibilité pour l’art. Quand les copains de sa classe confectionnent des avions en papier, lui se fabrique un petit kaléidoscope. Il a envie de voir le monde différemment, en plus joli.
Le directeur sent qu’il y a du potentiel chez ce gosse. C’est pourquoi il permet à la mère de passer le casting, et qu’il encourage le fils à travailler son oeil. Introduire un petit garçon de cet âge à Platon, c’est gonflé. Mais il n’y a pas d’âge pour commencer.
Le risque des artistes est qu’ils ou elles sont considéré·es comme des personnes perchées (cf L’Oeuvre sans Auteur, At Eternity’s Gate)
Ils se seraient moqués de lui pour ses yeux qui voient ce qui n’est pas là.
Alors qu’il pourrait être possible de voir le monde comme on voudrait qu’il soit : surprenant. Jay parvient à attirer l’attention de sa mère et des autres danseuses. Des non-initié·es se prennent même à rêver. Finalement, on n’est pas si mal dans cette caverne.