LES NOUVEAUX SAUVAGES

LES NOUVEAUX SAUVAGES

Damián Szifron, 2014

LE COMMENTAIRE

Un·e pilote d’avion doit se porter garant·e de la constance de l’équilibre en vol (cf Flight). En dehors de quelques turbulences, on ne peut pas se permettre une saute d’humeur. Les passagers ne doivent se rendre compte de rien. Alors que les pilotes, comme les probabilités, ne sont pas infaillibles. Parfois, les avions s’écrasent (cf Seul au Monde, Le Cercle des Neiges).

LE PITCH

La civilisation est constamment sur le point de basculer.

LE RÉSUMÉ

  • Pasternak

Salgado (Darío Grandinetti) flirte gentiment avec Isabel (María Marull), sa voisine de cabine. Ils ont un point commun : Gabriel Pasternak. Ex-étudiant de Salgado et ex-petit ami d’Isabel. Madame Leguizamón (Mónica Villa) entend cette conversation. Elle était l’institutrice de Pasternak. Les personnes à bord de l’avion découvrent qu’ils ont tous un lien avec lui.

C’est incroyable! Il y a une connexion cosmique ici.

Pasternak considère que chaque personne dans l’avion lui a fait du mal. L’hôtesse de l’air (María Laura Caccamo) comprend ce qui se passe. Elle panique.

Gabriel Pasternak est notre chef de cabine. (…) La porte est fermée. Personne ne répond.

L’avion s’écrase.

  • Mort aux rats

Cuenca (César Bordón) rentre dans un restaurant. Il se montre d’emblée odieux avec la serveuse (Julieta Zylberberg) (cf Cinq Pièces faciles). Elle reconnait l’homme politique véreux dont les magouilles ont conduit le père de la serveuse au suicide. La cuisinière (Rita Cortese) propose de l’empoisonner. Elle met de la mort aux rats sur les frites.

Dans ce pays, tout le monde veut faire payer ces tocards mais personne ose bouger le petit doigts.

La serveuse a des remords. Elle reprend le plat. Cuenca ne comprend pas ce qui se passe. Il se lève et la frappe. Alors la cuisinière déboule un couteau à la main et le poignarde.

  • La loi du plus fort

Perdus dans la pampa, Diego (Leonardo Sbaraglia) et Mario (Walter Donado) s’insultent copieusement. Diego double Mario. Le chassé croisé se termine quand Mario retrouve Diego sur le bord de la route après avoir crevé.

Tu as eu peur ?

Ils vont pouvoir s’affronter dans un combat à mort qui les conduit tous les deux dans un ravin.

  • La bombe

Simón (Ricardo Darín) doit récupérer sa voiture à la fourrière. L’administration le met en retard pour l’anniversaire de sa fille. La goutte d’eau qui fait déborder le vase. Sa femme Victoria (Nancy Dupláa) demande le divorce. Le lendemain, Simón se rend à la mairie pour faire annuler son amende. Fou de rage, il brise la vitre du guichet. L’affaire fait le buzz. Simón perd son job.

Ils vont te licencier…

Excédé, l’ingénieur bourre sa voiture d’explosifs. Elle est à nouveau enlevée et explose à la fourrière. Simón devient une icône de la lutte contre la bureaucratie abusive. Sa femme et sa fille lui rendent visite en prison.

  • La proposition

Le jeune Santiago (Alan Daicz) a tué une femme enceinte au volant et a pris la fuite. Mauricio (Oscar Martínez) est prêt à lâcher une somme d’argent pour que son fils évite la prison. Avec son avocat (Osmar Núñez), ils envisagent de faire porter le chapeau au jardinier (Germán de Silva). Il faut également soudoyer le procureur (Diego Velázquez).

Il veut bien qu’on s’entende mais ce sera cher.

Chacun veut gratter Mauricio qui limite son offre à un million. Tout le monde se met d’accord, mais l’affaire fait déjà du bruit dans les médias. Le jardinier se fait lyncher par la foule au moment de son arrestation.

  • Jusqu’à ce que la mort nous sépare

Romina (Érica Rivas) et Ariel (Diego Gentile) se marient. C’est un beau moment jusqu’à ce qu’elle découvre qu’Ariel la trompe avec une collègue (Margarita Molfino) qu’il a eu la classe d’inviter à la cérémonie. Folle de rage, elle le trompe à son tour avec le cuisinier (Marcelo Pozzi). Son mari la surprend en pleine action. Elle le menace en retour.

Tu sais pas à qui t’as affaire! Je te prendrai jusqu’au dernier sou, je vais t’humilier à tel point que tu finiras par te jeter du haut du balcon.

Romina s’en prend à la maitresse d’Ariel. Celui-ci font en larmes. La soirée se termine en eau de boudin, avec les mariés qui font l’amour sur la pièce montée devant leurs invité·es médusé·es.

L’EXPLICATION

Les nouveaux Sauvages, c’est la vengeance à toutes les sauces.

À ce qu’il paraitrait que la vengeance ne servirait à rien. Se venger d’un·e criminel·le par une condamnation à mort peut soulager sur le moment (cf La dernière Marche). Cependant, cela ne répare jamais complètement le préjudice subi (cf Je verrai toujours vos Visages). La vengeance est donc mensongère car elle n’apaise pas la tristesse. Elle ne fait que soulager momentanément la colère.

C’est pourquoi on dit de la vengeance qu’elle est un plat qui se mange froid (cf V for Vendetta, Tyler Rake)… pour ne pas la consommer. On invite à attendre que la colère redescende suffisamment pour que l’envie de se venger disparaisse.

Et malgré tout, la vengeance fait partie intégrante du monde.

Elle reste, en général, l’apanage des faibles. Toutes celles et ceux qui pensent que la vie est une guerre (cf There will be Blood, A History of Violence). Celles et ceux qui ne supportent pas qu’on leur manque de respect par principe, et qui cherchent à rendre la monnaie de leur pièce à celles et ceux qui leur ont fait une crasse.

C’est humain. Et il faut se rendre à l’évidence :

Les fils de pute gouvernent le monde. 

Alors, qui n’a jamais eu envie de mettre tout un tas de con·nes dans un sac et le jeter à la poubelle ? C’est justement le plaisir vengeur que s’offre Gabriel Paternak en affrétant un avion entier rempli de gens qu’il veut voir se crasher.

Qui a travaillé en cuisine connait la tentation de saloper un plat pour des client·es pénibles qui renvoient leur assiette sous prétexte qu’il y a un problème (cf Ratatouille, The Chef). Quand on connait son métier, on n’a vraiment pas besoin de s’emmerder avec des gens qui trouvent que ce n’est pas assez cuit.

Sur la route, qui n’a jamais eu envie d’envoyer la voiture de devant dans le fossé parce qu’elle n’avance pas ? Quel soulagement de faire hurler le moteur, en accompagnant son dépassement d’un beau doigt d’honneur.

Faire sauter ces fonctionnaires insensibles qui appliquent bêtement leur règlement à la con. Autant de personnes que l’on pourra remplacer sans souci par l’intelligence artificielle à ce niveau de service. On devrait même être remercié·e d’avoir libéré le monde de pareil·les gratte-papiers.

Rien de tel que de lyncher quelqu’un, souvent pour un crime qu’il ou elle n’a même pas commis. Juste pour le plaisir d’être sauvage. Après tout, qui s’en soucie ? La violence doit sortir à coups de marteaux.

Et comment ne pas se venger de son conjoint ou sa conjointe quand on découvre la tromperie ? En se tapant le cuisinier ou en fracassant la tête de la maîtresse, menaçant la belle-mère et agitant le spectre du divorce ruineux (cf Intolérable Cruauté).

Voilà le bordel dans lequel on pourrait vivre si on lâchait les chiens.

Pour l’instant, on se retient encore. On reste dans son rôle, quitte à jouer la comédie des jeunes mariés. Baiser sur une table devant tout le monde, comme si cela allait effacer le malaise. Faire semblant pour rassurer les autres et se rassurer soi-même.

Prouvons que tout ça n’est qu’un mensonge.

On ravale sa sauvagerie et on remet le poing dans sa poche.

Mais pour combien de temps encore ?

LE TRAILER

Cette explication de film n’engage que son AUTEUR.

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2 commentaires

  • Merci Basile pour cette analyse de film de vengeance impitoyable. J’ajouterais que chaque histoire symbolise toute la diversité des moyens de vengeances (froide, chaude, préméditée, spontanée, manipulée…)
    Le tout sans aucune morale, laissant court à notre esprit critique le jugement des protagonistes en fonction de notre vécu de nos valeurs.

    • Merci pour ce commentaire. Absolument et cette vengeance à toutes les sauces mérite d’être un peu détaillée.
      – Une vengeance effectivement préméditée et calculée (cf Se7en).
      – On pourrait qualifier la seconde vengeance de solidaire.
      – Une vengeance impulsive sur la route
      – La voiture qui explose ressemble à une vengeance militante
      – Le lynchage s’apparente plutôt à une vindicte populaire qu’à une vengeance à proprement parler. À moins que je ne rate un acte de vengeance du père envers son jardinier…
      – Le mariage est présenté comme une vengeance sans fin. Le mari va payer pour le restant de ses jours.

      À noter que toutes ces vengeances ont pour point commun d’être le résultat d’une absence totale de médiation. Comme si on n’avait même pas essayé de faire l’effort de discuter au préalable pour tenter de trouver une solution. C’est d’ailleurs ce qui fait écho à l’actualité : plus personne ne veut trouver la patience de discuter calmement. La pression est telle que l’on privilégie la force au dialogue.

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