LE PRIX DU DANGER

LE PRIX DU DANGER

Yves Boisset, 1983

LE COMMENTAIRE

Dans les années 80 du siècle précédent, le groupe Téléphone se lamentait de l’inflation alors que la vie n’a pas de prix (cf Worth). Malgré tout, rien n’est jamais gratuit dans la vision du monde capitaliste. Même l’argent a un prix : c’est le taux d’intérêt. Certain·es refusent l’évidence et tentent de s’échapper pour créer un monde meilleur, reposant sur des principes de justice fiscale. Et bien ils ou elles courent encore…

LE PITCH

Un homme joue sa vie en direct dans une émission de TV réalité.

LE RÉSUMÉ

Frédéric Mallaire (Michel Piccoli) travaille pour la chaîne CTV. Il est le visage du programme controversé : le prix du danger. Les candidats acceptent d’être la proie d’une chasse à l’homme en échange d’une somme d’argent. Quatre heures pour rejoindre un lieu secret afin d’empocher un million de patates. Ce qui ne se produit jamais, car le candidat est toujours tué avant la fin par l’un des cinq autres candidats chargés de l’abattre (cf Running Man).

Et oui mes amis, ils l’ont tué! Il est mort. (…) Pourtant, chers téléspectateurs, combien nous avons tous souhaité sa victoire… Hélas c’est la règle inexorable de notre émission : la fortune ou la mort.

Frederic Mallaire met un point d’honneur à dédramatiser. Ce qui rend le spectacle encore plus malsain.

La vie continue!

Bien que les scores d’audience soient excellents, Laurence Ballard (Marie-France Pisier), la productrice, a quelques états d’âme. Antoine Chirex (Bruno Cremer), le patron de la chaîne, la recadre.

Le jour où une révolution sera confiée à des publicistes ou des gens du show business, on arrivera à une sorte de spectacle absolu…

Ni vous ni moi sommes responsables du monde dans lequel nous vivons.

Élisabeth Worms (Andréa Ferréol) essaie de faire annuler l’émission en l’accusant de détourner la loi sur le suicide assisté. Elle est déboutée par le président de la commission (Jean Rougerie).

François Jacquemard (Gérard Lanvin) est choisi pour être le prochain candidat. Il incarne le peuple. Par ailleurs, il a une belle gueule. C’est parfait. Mallaire peut s’exclamer.

Un chevalier des temps modernes!!

Les galipettes de Jacquemard passionnent les foules. À tel point que les équipes d’Antoine Chirex songent à changer le scénario de l’émission.

Il serait plus avantageux de le laisser gagner…

Chirex n’est pas d’accord. Jacquemard doit y passer, comme les autres.

Pas question de prendre un tel risque.

Le plan est d’aider à Jacquemard à tenir le plus longtemps possible afin de faire durer le plaisir – et faire monter les tarifs des publicités. Laurence Ballard en personne joue les bonnes samaritaines pour lui venir en aide. Jacquemard la reconnait et comprend que tout est arrangé. Il ne veut pas se laisser faire. Plus important, il veut son pognon.

J’suis pas là pour crever! (…) Je vais continuer le jeu. Mais avec des règles à moi! (…) Je veux mon chèque!!

Jacquemard déjoue les plans de la production en neutralisant ses assaillant·es. Il veut faire éclater la vérité et prend Mallaire en otage. Sur le plateau, les esprits s’échauffent. Le public a pris fait et cause pour Jacquemard.

Il faut l’intervention exceptionnelle de Laurence Ballard pour calmer tout le monde. Elle prétexte que Jacquemard a perdu la boule. Il a beau hurler le contraire, le service de sécurité l’évacue. Le candidat s’éloigne dans une ambulance.

Ce qui permet à Mallaire et Ballard de conclure élégamment.

Votre réaction me confirme à quel point vous estimez le prix du danger et je vous en remercie. Vous savez que certains nous insultent et nous trainent dans la boue parce que nous produisons des émissions de ce genre. Faites leur savoir que c’est vous qui exigez des spectacles comme le prix du danger! La CTV est à votre service. Nous vous donnons les spectacles que vous voulez. Vous voulez plus de sang et plus de carnage. Et bien nous vous en donnerons!

Le public est satisfait.

L’EXPLICATION

Le Prix du Danger, c’est un modèle économique.

Une société moderne se forme sur un socle d’intérêts communs. Le partage de certaines croyances nationales, principes philosophiques ou idées politiques aide à cimenter le lien entre les membres de cette société.

Pour que ladite société fonctionne, il lui faut une constitution, un système de défense robuste et surtout un modèle économique.

Le modèle économique en vigueur dans la société occidentale est médiatique. D’inspiration capitaliste, il repose sur la publicité. Comme à l’époque des jeux du cirque (cf Gladiator), on propose un divertissement aux foules en échange de leur attention. Une attention précieuse que des annonceurs essaient de capter via des messages à finalité commerciale.

Le divertissement est fabriqué de toute pièce afin de faire de l’audience. À la fin, il faut servir la soupe au public qui se contente souvent d’un spectacle de mauvais goût. Sachant qu’il en veut toujours plus, il y a souvent une surenchère dans le vulgaire, le ridicule ou le morbide.

Ce modèle économique compte ses acteurs et ses actrices.

Antoine Chirex et Laurence Ballard sont les têtes pensantes. Ce sont les architectes des programmes (cf Confessions d’un homme dangereux).

Notre vocation à nous c’est de faire de l’argent, un point c’est tout. 

Peu importe si les programmes font des morts. La classe politique ferme les yeux tant que cela permet de divertir.

Pendant qu’ils se passionnent pour le prix du danger, nos 5 millions de chômeurs oublient de descendre dans la rue.

Les organisateurs du show se cachent derrière le fait que la brutalité qu’ils mettent en scène permet d’éviter un déchainement de violence grandeur nature. Tant que le peuple est occupé à regarder des gens s’entre-tuer, il ne s’entre-tue pas lui-même.

Je ne crains donc pas d’affirmer que notre émission est une entreprise de salubrité publique!

Frederic Mallaire anime les programmes. Comme un directeur de colonie de vacances, il aide le public à digérer les horreurs qu’il voit – tout en lui donnant bonne conscience.

Notre grande fête populaire ne doit pas nous faire oublier qu’il y a de par le monde, parfois à notre porte, des pays qui vivent dans une misère épouvantable et qui ont besoin de nous.

Des personnes se portent volontaires pour le jeu de massacre afin de sortir de leur misère, dans l’espoir de gagner le gros lot (cf Hunger Games).

Je veux plus qu’on vive comme des rats. Explique moi pourquoi y a des gens qu’ont tout et pas nous!

Tandis que de nombreux psychopathes sont ravis de pouvoir commettre des crimes devant tout le monde, avec la bénédiction des autorités.

Presque toutes les nuits, je rêve que je tue quelqu’un avec un couteau.

Comme vous donnez de l’argent, on aurait tort de pas essayer.

On n’est pas pire que les autres.

Chacun·e joue le jeu.

Arrêtez de jouer les héros, on n’est plus à l’antenne.

Car évidemment, tout est contractuel avec un trucage implicite. Les ficelles ne doivent juste pas être trop apparentes afin que tout le monde soit content. Il faut que le spectacle ne ressemble pas trop à la réalité pour être divertissant, sans être trop déconnecté de la réalité pour rester crédible. Chirex, Ballard et Mallaire savent doser. C’est leur métier.

Ils veulent la vérité ? Quelle vérité ?

Pendant que la TV devient plus vraie que le réel, la réalité se transforme pour devenir télégénique. Les lignes se floutent dans tous les domaines : sport (cf Stop at Nothing), cinéma (cf Empire of Light), religion (cf La Vie de Brian), justice (cf L’Avocat de la Terreur), guerre (cf Argo, des Hommes d’Influence), conquête de l’espace (cf To the Moon), amour (cf Eternal Sunshine), journalisme (cf Les nouveaux Chiens de Garde), politique (cf Personne n’y comprend rien)… Tout n’est qu’une piètre supercherie (cf The Truman Show).

On n’a jamais dit qu’une société devait s’articuler autour d’une éthique.

LE TRAILER

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2 commentaires

  • Bonjour,
    C’est drôle que je tombe sur votre blog, je viens tout juste de le revoir sur ARTE.
    J’avais eu la chance que mes parents me laissent aller au cinéma lors de sa sortie ! Je ne l’avais pas revu depuis.
    Comme souvent, les souvenirs sont très differents de la réalité. Difficile de revoir Le Prix du danger aujourd’hui sans penser aux dérives de la téléréalité. En 1983, le film avait fait scandale en s’attaquant frontalement au voyeurisme télévisuel et au pouvoir des médias. On y dénonce une télévision qui transforme la violence en divertissement de masse, dans une logique très “pain et jeux”. Même si le film reste avant tout un spectacle d’anticipation un peu daté, Gérard Lanvin y incarne efficacement un homme pris au piège du système, face à un Michel Piccoli volontairement excessif. Un film imparfait, mais intéressant pour ce qu’il raconte sur la télévision surtout aujourd’hui. Ce sont des films d’une époque, comme Rollerball ou Kamikaze. On les revoit malgré tout avec un peu de nostalgie et beaucoup de plaisir.

    • Merci Audrey pour ce commentaire. Je vous rejoins : le film semble un peu daté mais son propos est encore d’actualité.
      Dépourvu des effets de narration modernes, il en parait presque plus authentique.
      Vous mentionnez Rolerball.
      Il y a quelques autres films d’anticipation que l’on peut revoir aujourd’hui et qui font toujours réfléchir comme Mondwest ou encore Soleil Vert.

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