NOCTURNAL ANIMALS

NOCTURNAL ANIMALS
Tom Ford, 2016

LE COMMENTAIRE

La femme moderne a fait un travail considérable pour arriver là où elle en est aujourd’hui. Elle le doit aux féministes qui se sont sacrifiées pour la cause: Saint Hélène d’Anjou, Elisabeth Badinter, Isabelle Alonso, Morgane Merteuil. Et son chemin n’est pas terminé. Il faut toujours se battre mais aussi faire la paix avec le passé pour mieux avancer. Les femmes sont hantées par de vieux démons. C’est pour ça que quand la nuit tombe, elles sont toujours trop nombreuses à avoir besoin d’un petit Pastis.

LE PITCH

Susan Morrow (Amy Adams) reçoit le manuscrit du prochain livre de son ex-mari Edward Sheffield (Jake Gyllenhaal).

LE RÉSUMÉ

Susan Morrow gère la prestigieuse galerie d’art Angeleno. Elle n’est pas épanouie avec Hutton (Armie Hammer), un businessman bien trop occupé à la tromper. Un beau matin, elle est toute surprise de recevoir un manuscrit signé par son ex-mari Edward, accompagné d’une invitation à prendre un verre. Le livre s’intitule « Nocturnal Animals » qui est le surnom qu’il lui avait donné à l’époque parce qu’elle ne dort pas.

Visiblement perturbée par cet événement, Susan se plonge aussitôt dans la lecture du livre: Tony Hastings (Jake Gyllenhaal) traverse le Texas en voiture accompagné de sa femme Laura (Isla Fisher) et de sa fille India (Ellie Bamber). Ils se font emmerder par une voiture qui finit par les immobiliser. Ils se retrouvent prisonniers de trois hommes sur cette route déserte, au beau milieu de la nuit.

Au fur et à mesure que Susan parcourt cette sombre histoire, elle a des flash-backs de sa relation avec Edward. Elle se revoit se disputer avec sa mère à propos de cet homme qui n’avait pas les moyens de ses ambitions. Susan avait choisi d’ignorer ces conseils.

Tony, sa femme et sa fille sont finalement débusqués. Ray (Aaron Taylor-Johnson) et Turk (Robert Aramayo) kidnappent Laura et India tandis que Lou (Karl Glusman) ceinture Tony. Lou conduit Tony dans un lieu secret, probablement pour le tuer. Tony parvient à s’échapper. Il appelle à l’aide et rencontre le détective Bobby Andes (Michael Shannon). La police retrouve Laura et India mortes après avoir été vraisemblablement violées.

Le récit de Nocturnal Animals commence à s’entremêler avec la vie de Susan. Elle surprend Hutton au téléphone avec sa maîtresse. Le même Hutton avec lequel elle avait pourtant trompé Edward il y a des années, lassée par le caractère capricieux de la carrière de son mari qui ne décollait pas. Edward avait essayé de réparer les pots cassés, en vain. Il avait même abandonné tout espoir après avoir découvert que Susan était enceinte de lui et avait avorté.

Tony est rongé par les remords.

I should have stopped it!

Il bénéficie du soutien de Bobby et parvient à retrouver ses agresseurs. Il identifie Lou comme complice. Turk est mort à la suite d’un cambriolage. Il ne reste donc plus que Ray, libéré faute de preuves. Andes est bientôt à la retraite et souffre d’un cancer des poumons en phase terminale. Il va aider Tony, au dessus des lois.

Are you in trouble for all of this?

Hell, I don’t know. I don’t really give a shit. I’m dying. Remember?

Tony retrouve Ray et le tue de plusieurs balles. Aveuglé au cours de leur face-à-face, Tony trébuche et tombe sur son propre revolver, se portant un coup fatal.

Bouleversée par cette histoire dont elle comprend enfin la signification, Susan accepte la proposition d’Edward. Elle l’attend. Il ne viendra pas. Elle reste seule avec sa tristesse et son verre (de Pastis).

NocturnalAnimals

L’EXPLICATION

Nocturnal Animals c’est un jouet cassé.

Susan a franchi un point de non-retour et a brisé son Edward. Elle n’a pas pris soin de lui et l’a frappé là où ça ne pouvait pas lui faire plus mal: son ego d’artiste ainsi que son ego de potentiel père. C’est un coup fatal. C’est Capri.

When someone loves you, you have to be careful with it, you might never get it again!

C’est dommage car cette relation était précieuse pour Susan, voire même symbolique. Elle lui permettait de se prouver que l’hérédité n’est pas une fatalité. Avec Edward, elle n’était pas obligée de suivre le chemin de sa mère. Enfin, c’est ce qu’elle croyait.

We all eventually turn into our mothers.

En se remariant avec Hutton, elle a tout gâché. Elle a fini par donner raison à sa vieille bique de mère. Et elle se dégoûte profondément à cause de ça.

Il faut dire que Susan a fait le choix de la facilité avec Hutton, dès que les choses se sont un peu compliquées et qu’elle en a eu l’occasion (pour peu qu’on considère un recours à l’IVG facile). Elle s’est débarrassée du fœtus qui allait la lier à Edward pour toujours, au delà du mariage, pour s’abandonner dans les bras d’un bellâtre.

Elle s’est cachée en ignorant trop de choses: des sacrifices que sa relation avec Edward demandait jusqu’à la souffrance de son ex-mari. Elle l’insomniaque a pourtant bien fermé les yeux. Elle est pourtant rattrapée par son ex.

You can’t just walk away from things all the time.

On ne peut pas fuir la réalité comme essaient de s’en convaincre les artistes qui gravitent autour de Susan. Eux se servent de l’Art comme d’un alibi pour mieux se planquer.

Susan, enjoy the absurdity of our world. It’s a lot less painful. Believe me, our world is a lot less painful than the real world.

Contrairement à ce que lui dit sa mère, ce n’est pas Edward mais bien Susan qui n’est pas de taille. Elle n’est pas forte ou elle ne se permet pas de l’être. La réalité ça fait effectivement mal quand on se la prend comme une claque. L’animal nocturne décide de vivre dans l’obscurité. C’est l’échec de Susan, sombre comme son fard à paupière.

I think that to be really really good you have to come from some place inside that I’m just not sure I have.

Susan s’est construite en opposition face à sa mère, dans la négativité. Alors qu’Edward a essayé de croire au futur et tentait de créer quelque chose. C’est l’autre réalité: Edward avait bel et bien du talent. Ce livre n’est pas le testament d’un homme que la rupture aurait fait disparaitre, c’est la victoire de la résilience. C’est la preuve éclatante de l’existence d’Edward qui n’a plus besoin de Susan.

En lisant ce livre, Susan est contrainte de s’identifier à Tony. Elle comprend toute la terreur d’être pris en otage, la douleur d’être privé de ses deux amours violés, et la culpabilité de n’avoir pas été Superman. Edward a retenu la leçon. C’est à travers Tony la bonne pâte que Edward va porter un coup fatal à Susan.

It’s fun to kill people. You, of all people should try sometime.

Pour mieux faire passer son message, il faut parfois un roman plus qu’un simple « ça fait mal! ». Le coup d’Edward fait ainsi mouche. Et puis il lui pose un lapin, histoire de la vexer au reste. Une femme ne se remet pas de se faire planter dans un restaurant, seule avec un verre de Pastis. Espérons qu’il lui ait quand même rendu service à travers ce post-mortem. Il lui aura au moins permis de réfléchir à tout ça.

On progresse aussi parfois en se faisant mal. Ou inversement on ne progresse jamais si on ne se confronte pas à la difficulté. Il faut d’abord reconnaître ses erreurs pour pouvoir apprendre d’elles. Maintenant que Susan a fait ce chemin, on peut lui souhaiter de divorcer à nouveau, retrouver le sommeil et peut-être cesser d’être un animal nocturne pour se transformer en papillon de lumière.

LE TRAILER

Cette explication n’engage que son auteur.

33 commentaires

  • Vous trouvez pas que vous en faites un peu trop dans la dramaturgie et dans la non explication de ce film ?
    Ou alors c’est moi qui ne comprends pas votre humour et si c’est ça je suis désolé !

  • J’aime beaucoup votre analyse. J’étais vraiment sur ma faim mais votre vision m’a bien éclairé. J’étais parti sur une piste selon laquelle Edward serait un pur produit de l’imagination de Susan et tout comme le personnage du livre était censé reflété son ex-mari, il serait lui-même le reflet de Susan et de sa « faiblesse ». Le simple fait que le vrai mari de Susan lui-même ait oublié son existence me confortait dans cette idée mais ça doit être un malentendu que j’ai fait.

    • Merci pour votre commentaire. Votre lecture est très intéressante. Susan est seule avec ses doutes. Le monde autour d’elle n’existe pas. Son mari est absent, elle le soupçonne. Elle gravite autour d’un milieu superficiel qui la déstabilise plus qu’il ne la rassure. Le roman peut être interprété comme un miroir qui reflète sa solitude et son incapacité à décider dans ce désert. Elle finit seule dans ce restaurant, ne sachant si elle doit ou non recommander un petit Pastis. 🙂

  • Personnellement j’avais une autre interprétation de la fin : je pense qu’elle a simplement refusé le rendez-vous pour ne pas faire resurgir davantage le passé et qu’elle va seule au restaurant pour faire le deuil final de l’histoire avec son ex-mari. C’est au final elle qui incarne le plus la lâcheté, elle accepte que son mari la trompe, elle accepte d’être délaissée, et elle se range finalement dans une vie telle que sa mère l’avait voulu et même prédit.
    Un autre élément troublant du film : elle appelle sa fille au téléphone, celle-ci est nue au lit avec son copain dans une position qui rappelle celle dans laquelle les cadavres ont été retrouvés. On peut supposer que la fille en question est majeure, or Susan s’est séparée d’Edward il y a 19 ans, donc pour moi en filigrane cela laisse supposer qu’elle n’a pas avorté et que la fille en question est aussi la fille d’Edward mais qu’elle ne lui a jamais dit qu’elle avait finalement gardé l’enfant (ce n’est pas clair quand ils sont à la clinique si c’est avant ou après son avortement)
    En tout cas un excellent film qui rehausse encore l’opinion que j’ai de Jake Gyllenhaal qui choisit toujours bien ses rôles et les interprète magistralement. J’aimerais le voir dans une comédie.

    • Merci Frenchfest. C’est une interprétation très intéressante.
      Très bonne observation sur la fille de Susan, ce qui laisse à penser qu’il s’agit de l’histoire d’un renoncement:
      Susan a renoncé à avorter, renoncé à s’engager avec Edward, renoncé à se rendre à ce rendez-vous.
      Elle lit le récit de sa vie de manière passive. Elle n’en est jamais l’auteure.

  • Je ne peux que féliciter l’auteur de cette explication !
    Simple, claire, precis, propre.

  • Très belle explication. J’aime aller sur les sites après avoir vu un film de ce genre pour voir s’exposer différents avis. Effectivement, j’aime l’interprétation de Flenchest de la scène avant ou après la clinique, on ne saura jamais, puis ces coïncidences avec la fille et son âge. Par contre j’ai vraiment bloqué jusqu’à la fin concernant l’histoire du livre et je croyais qu’Edward avait inventé l’histoire des tueurs/violeurs tellement ils étaient persuasifs ^^ »! Je sais je suis partie loin mais vu qu’il disait au commandant que toute cette soirée n’était qu’un immense trou noir ça me laissait le doute ;)…
    Soit, merci de m’avoir éclairé les idées :)!

    • Et bien Bobby s’en est allé mourir dans son cimetière d’éléphants, avec beaucoup de pudeur. Chez Tom Ford, les cancéreux ne meurent pas… ils disparaissent avec élégance.

  • Intéressant cette façon de vivre l’ensemble de l’intrigue du côté de Susan alors que moi j’ai plus vécu le film comme la vengeance d’Edward.
    D’ailleurs votre interprétation laisse penser qu’Edward est le grand gagnant dans l’affaire alors que je trouve qu’il apparaît aussi pathétique au final. Il se venge 19 ans après et il n’a pas le courage d’affronter Susan en face à face.
    J’ai fait une vidéo d’analyse du film où je m’attarde sur les détails pour relever tous les parallèles entre les évènements du livre et la réalité si ça vous intéresse : https://youtu.be/KqeOXhygc0w

    • Merci pour votre commentaire et votre analyse très étudiée.
      Je vous suis: Ray est une représentation de Susan. D’ailleurs, lorsque Susan appelle Hutton, elle le surprend au lit avec sa maitresse dans la position dans laquelle la femme et la fille de Tony sont retrouvées mortes sur le canapé – dans le roman.
      Vous avez peut-être raison: Edward est pathétique, autant que Susan. Tout comme elle, il est devenu un nocturnal animal (d’où l’usage du pluriel). Elle l’a inspiré. Tony meurt dans le roman tout comme Edward devient désenchanté suite à la rupture. Il ne se présente pas au rendez-vous. Susan est punie pour son attitude destructrice d’animal nocturne qui lui revient en pleine tête comme un boomerang. Susan a contracté le virus de sa mère et l’a transmis à Edward. Elle est responsable et prisonnière de son malheur. Elle est et reste seule.
      Si j’ai vécu l’intrigue du côté de Susan je pense que c’est aussi parce que j’ai été influencé par l’intention de Tom Ford de dénoncer un taboo au sein de la minorité féminine: l’alcoolisme. Et pourtant… La revanche d’Edward a un petit arrière goût de Pastis.

      • Le plan qui ressemble à celui de la femme et de la fille sur le canapé n’est pas sur Hutton et sa maîtresse mais sur la fille de Susan et son copain (Susan après avoir lu ce passage a une pensée pour sa fille et l’appelle). Par contre je suis complètement passé à côté de l’alcoolisme, il n’y a qu’à la fin que je me rappelle voir Susan boire un verre.

      • Après si il n’y a que dans le plan final qu’on la voit boire, je ne pense pas que l’objectif est de parler d’alcoolisme (sinon, on aurait vu boire Susan tout au long du film) mais plus de marquer l’attente de Susan. Elle a le temps de commander deux verres sans qu’Edward arrive. Et le fait qu’elle ne commande pas de vrai plat montre qu’elle continue à espèrer de le voir arriver.

      • Il ne m’étonnerait pas qu’on la voit avec un petit verre de vin lorsqu’elle dîne avec sa mère ou pendant qu’elle parcourt les pages du manuscrit de son ex-mari.
        Quid de la possibilité que Susan soit anorexique?

  • Voilà comment je vois les choses.

    Edward vivait avec Susan et ils étaient bien, ils avaient l’amour, la paix, la passion; mais pas la fortune. Edward vu de l’extérieur, par notre société moderne est faible et lâche, car il vit simplement (la maman de Susan le voit ainsi). Mais Susan sait que malgré tout ça, elle vit quelque chose de magnifique au sein de son couple.
    Malgré tout ça, elle est attirée par quelque chose de plus fort, qui est l’ambition et la fortune (car elle a pris en compte les conseils de sa mère); la réussite professionnel dans nos sociétés capitalistes. Pour y arriver elle doit sacrifier Edward et tout ce qui la relie à lui (son bébé). C’est ainsi que le roman commence (la mort de la femme de Edward et de sa fille).
    Susan devient froide et pragmatique, elle épouse un homme riche, ambitieux et fort, réussit professionnellement. En échange, elle a perdu le bonheur et l’amour. Malgré sa maison luxueuse, ses draps ornés et sa somptueuse galerie, elle n’arrive pas à dormir (noctural animals) et est extrêmement malheureuse.

    Edwards dans le roman est sans doute faible et lâche car il est dans l’incapacité de sauver sa femme et sa fille, on le ressent quand il se cache dans les rochers au lieu de se montrer aux ravisseurs; mais il est passionné et aime énormément sa famille, ce qui pousse sans limite son désir de vengeance. A la fin de sa vengeance, il meurt. Le Edward faible, lâche, amoureux et passionné meurt, il a disparu en même temps que ce qu’il avait construit avec Susan. Elle espère ainsi le revoir à la fin au diner, mais il ne se montre pas, lui faisant comprendre que ce Edwards là a disparu, est mort, n’existe plus.
    Susan se retrouve seule avec ses verres d’alcool, elle reste longtemps au restaurant (les glaçons du verre ayant fondu), elle souhaite retrouver une vie qui a disparu. Elle se rend compte d’une chose, elle a gâché sa vie.

    Il faut imaginer la vengeance comme étant le Roman, le tueur dans le roman est le nouvelle Susane (a décidé de mettre fin à sa relation et au bébé), l’ancienne Susane est la femme assassinée, la fille morte est le bébé avorté. En envoyant ce roman, Susan regrette amèrement et pour le restant de la vie ses choix, la vengeance d’Edward est plus que complète.

    Ce film nous montre l’importance des choix dans une vie. L’envie de suivre les passions et les désirs des gens pour se conformer à un monde purement matérialiste peut mener tout droit au malheur; sans aucune possibilité de retour. Le monde matérialiste est ainsi représenté par la galérie, avec des gens sans émotions, pragmatiques, attachés uniquement à leur objet matériel (la scène du smartphone et du bébé).

    • Merci pour cette explication Ikoyoo. La vengeance est donc un plat qui se mange froid, ou un verre de pastis qui se boit sans glace.

  • Pour moi Susan a choisi d’être malheureuse toute sa vie, de ne rien créer, de ne rien aimer, de ne pas s’engager mais d’être riche donc sécurisée comme sa mère. Elle se déteste pour ça. Lui a choisi d’aimer et de construire toute sa vie malgré tous les drames, la perte de ses parents mais surtout celui d’aimer une femme qui n’aime pas le bonheur. Lui c’est la vie, elle c’est la mort. Le blanc, le noir. Le chaud, le froid. Il a compris qu’elle ne peut être heureuse que dans le malheur alors il lui écrit un livre triste, dramatique où tout le monde meurt tragiquement pour qu’elle continue à être heureuse dans sa tristesse et sa solitude. C’est un acte d’amour ce livre, il lui dit qu’il l’aime comme elle est, qu’il respecte ça. Mais il sait pour leur fille, il lui dit car le couple du livre a un enfant. Le héros du livre n’a pas su protéger sa famille comme lui. Elle lui a refusé ce bonheur mais elle a compris qu’il sait et il pardonne. Au fond elle est heureuse et lui aussi.

    • Merci Geneviève. Tout va très bien dans le meilleur des mondes : Il est heureux et le lui fait savoir en le posant un lapin, lui permettant ainsi de s’épanouir dans la tristesse.

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