CENTOCHIODI
Ermanno Olmi, 2007
LE COMMENTAIRE
On ne saurait que trop recommander à tout le monde de faire un petit tour dans une bibliothèque une fois de temps en temps. Histoire de se cultiver un peu l’esprit plutôt que de laisser les décérébré·es parfaire notre abrutissement (cf Idiocracy). Savoir apprécier l’atmosphère studieuse des bibliothèques plutôt que de l’odeur de graisse des chaînes de fast food (cf Super Size Me), mais toujours avec modération. Il serait dommage de se cacher dans des livres au détriment de la réalité.
LE PITCH
Un professeur se retire d’un monde pour mieux se rapprocher d’un autre.
LE RÉSUMÉ
C’est avec horreur que le conservateur de la bibliothèque universitaire de Bologne découvre une centaine de ces précieux livres religieux cloués au sol. Les carabiniers mènent l’enquête pour trouver le responsable de cet acte de vandalisme. Il s’agit très certainement d’un jeune professeur de philosophie de la religion (Raz Degan).
Depuis quelques semaines, il ne masquait plus son spleen (cf Detachment). Avant de partir en vacances, il avait même lâché ses élèves sur cette citation de Karl Jaspers – l’un des pères de l’existentialisme :
‘Nous vivons à une époque où toute forme de spiritualité se transforme en profit (cf Goutte d’Or). Le gain décide de tout. Une époque où la vie même est devenue une mascarade, où la joie de vivre est aussi fausse que l’art qui l’exprime. Dans cette époque, peut-être que la folie est la solution à notre existence (cf L’Armée des douze Singes).‘ … Bel été!
Puis un soir, après s’être muni d’une centaine de clous, il est retourné à la bibliothèque pour commettre son acte symbolique. Après quoi il a pris sa berline allemande, l’a garée sous un pont, en a jeté les clé dans le Po et s’est installé dans une petite baraque en ruines le long du fleuve pour finir sa vie – ou la reprendre.
Les habitant·es du village voisin ne tardent pas à remarquer cet homme étrange. Son physique de barbu aux cheveux bouclés, son style de vie et ses belles paroles lui valent le surnom de Jésus.
Zelinda (Luna Bendandi) lui apporte chaque matin une part de pizza lors de sa tournée. Jésus sympathise également avec un jeune facteur (Andrea Lanfredi) qui l’aide à retaper sa maison de fortune, en compagnie d’autres villageois.
Le professeur est invité aux fêtes de village. Tout le monde l’apprécie, en particulier Zelinda qui tombe sous le charme de cet homme différent des autres, qui s’intéresse à elle pour autre chose que ce qui se trouve en dessous de sa jupe. La sagesse du professeur est appréciée de tous.
Les villageois·es reçoivent une très forte amende de la part de l’état pour leurs constructions non réglementaire. Jésus se sacrifie en offrant 27,000 de ses euros, permettant ainsi aux carabiniers de retrouver sa trace. Lors de son arrestation, il s’adresse à la foule dans un dernier discours aux allures de prêche.
Je vous souhaite de pouvoir continuer à vivre ici en paix. Cette paix ne vient pas du monde mais du plus profond de vous-mêmes.
Au poste, il est questionné sur son geste, assumant pleinement ses responsabilités avec la même détermination.
Faites vous partie d’une organisation terroriste ?
Oui. Je fais partie du corps enseignant.
Il rentre en conflit avec Monseigneur l’Abbé (Michele Zattara) qui ne comprend toujours pas comment ce jeune professeur plein de promesses a pu se rendre coupable d’un tel sacrilège.
Tu devras rendre des comptes à Dieu…
Le jour du Jugement, ce sera Lui qui devra rendre des comptes pour toute la souffrance du monde!
La brume tombe sur le fleuve. L’automne approche du village où Jésus ne reviendra plus, mais où tout le monde se rappellera de lui.

L’EXPLICATION
Centochiodi, c’est la vérité est ailleurs que dans le Livre.
Le philosophe s’interroge sur lui-même et le monde qui l’entoure. Il est porté par une quête de sens. En l’occurrence, ce professeur s’intéresse à la religion dont le rôle est précisément de donner du sens à la vie, via un contrat assez simple : si chacun suit les principes du Livre, il gagne le droit d’accéder à un Paradis hypothétique dont personne n’a encore pu prouver l’existence.
Jusqu’à présent, ce modèle religieux a relativement bien réussi à structurer la société – en dépit de quelques milliers d’abus (cf Spotlight) ou de millions de victimes de la ‘Sainte’ Inquisition (cf Caravage).
Le professeur s’insurge cependant contre le dogmatisme de cette religion qu’il étudie.
La vérité c’est que la religion ne sauve pas le monde.
Il s’y prend d’une manière inattendue, en s’attaquant aux livres. Le carabinier cherche à comprendre. Le professeur lui explique :
Je peux vous poser une question : combien de livres avez vous lu récemment?
Récemment… j’étais très occupé… Pas vraiment de temps pour lire.
Ça ne vous manque pas ?
Je ne m’en suis jamais vraiment préoccupé à vrai dire.
Ça ne vous a donc pas empêché de vivre pleinement jusque là. Et certainement de garder de très beaux souvenirs de ce que vous avez vécu.
Je ne me plains pas.
Moi quand je me retourne, je ne vois que des pages de livres.
Mais vous savez beaucoup tellement plus de choses que moi.
Tous les livres du monde ne valent pas un café avec un ami.
Le professeur ne condamne pas les livres, bien qu’il en cloue plusieurs, mais le Livre. Il ne dénonce pas la recherche de savoir, plutôt l’influence néfaste qu’un seul ouvrage de référence peut avoir sur ceux qui le lisent. Ce Livre, d’après le Professeur, finit par couper de la vraie vie.
Monseigneur l’Abbé fait des sermons du haut de sa chaire, dominant ses sujets. Le professeur l’attaque à ce sujet.
Vous aimez plus les livres que les hommes.
Toute la sagesse éternelle de Dieu se trouve dans ces livres!
C’est Dieu le criminel. Il n’a même pas sauvé son fils sur la croix.
La vraie vie défendue par le professeur est celle qu’on partage avec autrui. Ces bons moments qu’on passe à danser jusqu’au bout de la nuit, même si on ignore les pas. Portés par la mélodie et pas autre chose. Une vie sans prétention, qui se suffit à elle-même. Loin des impératifs de profits des entreprises turinoises ou des codes de la mode milanaise.
Car ce que le professeur dénonce à travers le Livre, c’est également le Code dont on croit avoir besoin pour mieux vivre ensemble. Le Code apporte une discipline. Il rassure mais condamne aussi à payer une somme d’argent astronomique pour des gens qui n’aspiraient pourtant qu’à vivre en paix.
Monseigneur l’Abbé affirme que les livres préfèrent l’obscurité, que la lumière les abime. Le professeur au contraire croit plus à la chaleur des corps.
On trouve plus de vérité dans une caresse que dans toutes les pages de ce livre.
Qu’est-ce qu’on aurait aimé avoir un tel professeur, qui conseille d’aller plutôt profiter du beau temps. Jésus serait effectivement plus cool s’il pouvait recommander de profiter des dimanches matins autrement qu’en les passant à s’ennuyer sur les bancs de l’église.
