APPELEZ MOI KUBRICK

APPELEZ MOI KUBRICK

Brian W. Cook, 2005

LE COMMENTAIRE

Beaucoup d’anonymes se battent quotidiennement pour sortir de leurs conditions. Ils postent sans relâche sur leurs réseaux sociaux (cf The American Meme), dans l’espoir de devenir influent. Gagner un peu de célébrité. Devenir cette personne qu’on vient consulter, celle dont l’évocation du nom suffit à faire rêver.

LE PITCH

Un mythomane alcoolique se fait passer pour un grand réalisateur.

LE RÉSUMÉ

De nombreuses personnes de la communauté gay de Londres se retrouvent abusées par une personne prétendant être Stanley Kubrick. Alan Conway (John Malkovich) donne rendez-vous à ses victimes dans des quartiers chics où il prétend habiter. Tout le monde n’y voit que du feu.

Conway se fait inviter partout où il passe. Ses hôtes se sentent flattés de pouvoir payer l’addition. Il réclame poliment, on lui offre aussitôt.

Do you have some cash?

Sure Stan how much do you want?

La plaisanterie ne fonctionne pas toujours. Certains désamorcent la bombe avant qu’elle n’explose. Un jeune escort un tant soi peu cinéphile évite facilement le piège en posant quelques questions. Mais même un journaliste du New York Times (William Hootkins) se font avoir par le charisme inattendu de cet homme. D’autres se font carrément promener plus longtemps et y perdent plus gros.

Conway fait la rencontre de Lee Pratt (Jim Davidson) et lui promet de lui décrocher un show à Vegas. Pendant ce temps il vit à ses crochets : hôtel de luxe, limousine et vodka. Jusqu’à ce que le manager, aidé par le Maître d’hôtel dévoile la supercherie.

Les médias commencent à parler de cet escroc. Alan Conway fait une dépression nerveuse qui le conduit dans une institution psychiatrique où il est nourri, logé et blanchi par le personnel hospitalier.

He’s a victim of mental illness.

Pour le remercier de lui avoir permis de décrocher une publication dans une célèbre revue médicale, sa doctoresse l’envoie en cure de désintoxication à la prestigieuse Rimini Clinic – aux frais de sa Majesté. Conway y mène la belle vie.

L’EXPLICATION

Appelez moi Kubrick, c’est dépasser son syndrome de l’imposteur.

Nous apprenons à nous connaître nous-mêmes au contact des autres. Face aux injonctions, nous devons parvenir à forger notre propre personnalité pour éviter que les autres ne décident à notre place. On se pose en s’opposant. À partir du moment où nous décidons de ne plus être celle ou celui que les autres pensent, alors nous pouvons être celle ou celui que nous désirons.

I’m not who you think I am.

Nous sommes ce que nous faisons de ce que les autres ont voulu faire de nous, disait Sartre. Cependant, certains ont du mal à pleinement investir leur rôle et souffre du syndrome de l’imposteur. Peu importe ce qu’ils accomplissent, ils souffrent toujours d’un manque d’estime d’eux-mêmes qui leur conduit à douter de leur identité. Constamment sur leurs gardes, ils vivent dans l’angoisse que l’on découvre qu’ils ne sont finalement pas qui ils sont.

Qui sont-ils vraiment?

Pour Alan Conway, cette question n’a plus lieu d’être. Cela ne semble plus être un problème. Il refuse si fort qu’on fasse de lui un anonyme, qu’il choisit de devenir Stanley Kubrick! Un rôle qu’il réinvente autant qu’il le souhaite. Tantôt distingué, tantôt exubérant, toujours bourré. Cela parait incroyable, et pourtant cela fonctionne.

Tromper son monde n’est pas si compliqué. Les faussaires sont partout (cf Attrape-moi si tu peux, À l’origine, l’Adversaire, le talentueux Mr Ripley) et profitent de la crédulité de leur entourage. Tout d’abord, parce que trop de personnes croient savoir sans savoir. Le nom de Stanley Kubrick résonne mais à quoi ressemble-t-il au juste? Personne ne sait vraiment.

I assume he is Stanley Kubrick but I couldn’t swear on it.

Ensuite parce que trop de personnes ne prennent pas la peine de vérifier et accordent leur confiance les yeux fermés à n’importe qui. Mieux, trop de personnes ayant besoin de flatter leur ego sont prêtes à croire ce qu’elles ont envie d’entendre : qu’elles peuvent devenir les amies personnelles de quelqu’un comme Stanley Kubrick. Tellement prêtes à croire qu’elles en deviendraient presque généreuses. Parce que trop de personnes sont intéressées.

The guy is loaded. More important, he’s got the contacts!

Tout n’est pourtant que représentations. L’image que l’on se fait d’un illustre inconnu.

Lorsque les victimes consentantes découvrent un peu tard qu’elles se sont faites avoir, elles éprouvent de la colère (cf Made you look). Soit l’escroquerie est trop petite pour obtenir réparation. Un chauffeur de taxi réclamant ses GBP 40 va se prendre une fin de non-recevoir par l’officier de police qui n’a clairement pas que ça à faire. Soit l’escroquerie est trop grande, auquel cas les victimes préfèrent garder le silence, de peur d’être moquées. Comme ce gérant de restaurant qui avait demandé à ce pseudo-Stanley Kubrick de devenir son garant. La honte.

Dans tous les cas, Alan Conway s’en sort. Sa méthode est donc imparable.

It always worked.

Conway devient maître dans l’art du slalom, trouvant toujours une manière de se défiler avant de se faire avoir. Il s’accommode de son rôle, au point de se convaincre qu’il est ce rôle.

I’ve always been him, I’m him.

Tromper son monde n’est pas aussi simple. Cela nécessite pas mal d’efforts pour contrôler sa supercherie, sans qu’elle soit irréprochable car finalement peu importe. L’essentiel est de rester spontané car rien de plus naturel qu’une bonne improvisation. Ce qui n’empêche pas le syndrome de l’imposteur de revenir de temps à autres. Découvert par l’un de ses amants, Conway traverse une crise de courte durée au cours de laquelle il avoue.

I’m only trying to escape myself! That’s why I have to pretend to be someone else!

Puis il reprend ce qu’il sait faire de mieux. La seule chose qu’il sache faire en vérité. Être un autre que lui-même est qui il est.

Cet environnement hostile qui cherchait à l’emprisonner dans la peau d’Alan Conway ne parvient pas à le condamner. Mieux, on apprend à aimer cette imposture de Stanley Kubrick. Elle divertit. Les médias lui propose des interviews. On lui propose même l’asile, payé par le contribuable. Avec l’accord des médecins.

La vie d’Alan Conway lui était insupportable. Il a su faire son trou à sa manière. Inventer une vie qui lui plaise, quitte à emprunter l’identité d’un autre. Quelle formidable leçon pour chacun de nous qui tentons de nous créer péniblement notre propre personnage, ou qui le remettons en cause en permanence.

LE TRAILER

Cette explication n’engage que son auteur.

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