BRAINWASHED
LE SEXISME AU CINÉMA
Nina Menkes, 2022
LE COMMENTAIRE
Du fin fond de sa caverne, le public prisonnier voit des ombres s’agiter sur un mur (cf Allégorie Citadine). Entre le public et ce mur, il peut exister de nombreux intermédiaires. Si tous les filtres ont le même profil, alors l’image sera probablement très nette. Cependant, le prisme sera tellement déformé qu’il proposera une représentation très biaisée de la réalité.
LE PITCH
L’appropriation du 7e art par l’homme et son impact dévastateur sur les femmes.
LE RÉSUMÉ
La réalisatrice Nina Menkes explique comment le cinéma exerce une influence sur son identité de femme.
As a filmmaker and as a woman, I found myself drowning in a powerful vortex of visual language for which it is very difficult to escape.
Parce que le regard masculin est la norme au cinéma. Il conditionne la manière dont les femmes sont représentées, à travers cinq dimensions.
- Sujet / Objet
Les réalisatrices Joey Soloway, May Hong HuaDong, et Eliza Hittman sont d’accord pour affirmer que le sujet est quasi-systématiquement masculin tandis que la femme est très souvent l’objet.
It aligns with the male point of view.

- Cadrage
Bizarrement, les hommes sont filmés dans leur intégralité tandis que les femmes sont régulièrement réduites à des morceaux de leur corps – le plus souvent la poitrine ou les fesses.
Women actors are often shot with fragmented body parts.

- Mouvement de caméra
On remarque que la manière de filmer les hommes et les femmes n’est pas exactement la même. Par exemple, les hommes ont tendance se surpasser à travers des scènes d’action, pendant que les femmes sont obligatoirement des objets sexuels.
Men get slowmo for action and women get slowmo for sexualization.

- Éclairage / Lumière
Les hommes bénéficient d’un éclairage 3D qui les ancre dans la réalité. Pendant que les femmes reçoivent un éclairage 2D qui les rajeunit et leur confère un image intemporelle – de l’ordre du fantasme.
This visual language contributes to women’s self hatred.

- Point de vue de la narration
Pendant sa formation, la réalisatrice Julie Dash a dû apprendre à placer sa caméra d’une certaine manière. Plein de codes sont ainsi enseignés aux étudiant·es en cinéma. La psychanalyste Sachiko Taki-Reece explique que les femmes doivent se conformer dans l’espoir de capter l’attention du regard masculin.
She would like to shape herself to be the object of the gaze. But she thinks ‘some parts of me, which is me, is not much into that image. So, in that case she looses her own self. She feels empty.

Il n’y a pas de hasard. Les hommes tiennent les rennes de la machine hollywoodienne et codent l’industrie du cinéma selon leur bon plaisir. La femme n’est qu’un accessoire. Les réalisatrices peinent d’ailleurs à percer car elles ne trouvent pas de financements, comme en témoigne Eliza Hittman.
When I went to Sundance with my first feature, I couldn’t get an agent and I couldn’t get a distributor.
Le regard masculin est partout. Paradoxalement, même les scènes de harcèlement s’expriment à travers le point de vue de l’homme, comme dans Scandale.

Des réalisatrices féministes sont contraintes de mettre en scène une réification qu’elle cherche à dénoncer par ailleurs, comme Maïmouna Doucouré dans Mignonnes.

Les femmes au cinéma servent d’objets pour permettre aux hommes de se rincer l’oeil, comme ils aiment le faire dans la vraie vie.

Quant aux hommes, on les montre plutôt à leur avantage – avec ou sans pointe d’ironie.

On pourrait parler de ces scènes embarrassantes où l’intimité de la femme est volée par un pervers, comme dans After Hours.

Quand les femmes ne sont pas carrément abusées. Car trop de scènes de cinéma voient la femme dire d’abord non avant qu’elle ne se soumette de force à la volonté du mâle dominant. La musique qui accompagne la scène change comme par enchantement, ce qui altère la perception de la scène et a pour effet de légitimer le viol comme dans Blade Runner.

A zillion of examples where that kind of example is normalized and even celebrated. And this too is a very important reason why we have an epidemic of sexual abuse and sexual assault.
Quelques films avec un parti pris féminin différent font cependant exception, comme The Watermelon Woman, Promising young Woman, Portrait de la jeune Fille en Feu, ou Nomadland.

Women directors often depicts their characters as full on subjects with their own intense desires.
La bataille pour changer les consciences continue. Afin que l’image de la société projetée sur les écrans de cinéma ne revienne pas dans la tête des femmes comme un boomerang sous forme de trop nombreuses discriminations et/ou abus sexuels.

L’EXPLICATION
Brainwashed, c’est la nécessité de changer de paradigme.
Les progressistes aiment parler politique comme des cadres d’entreprise. Ils ou elles répètent souvent qu’il faut changer de logiciel, comme si l’intelligence artificielle avait déjà remplacé l’humain.
Ce n’est pas de logiciel qu’il faudrait changer mais plutôt de paradigme pour que la représentation que l’on se fait du monde colle un peu mieux à ce qu’il est véritablement, ou se rapproche de ce que l’on voudrait qu’il soit.
Les médias façonnent la représentation du monde. Cependant, lorsqu’ils sont aux ordres, ils retournent la tête (cf Les nouveaux Chiens de Garde). Le monde représenté par les médias s’éloigne de la réalité pour apparaitre plus polémique, chaotique et donc menaçant. La menace est exacerbée. Le résultat est qu’une telle représentation peut inciter celles et ceux qui la regardent à vouloir rétablir l’ordre perdu.
Le cinéma est un autre excellent levier.
It is a sacred place, it should be treated with care, it’s a place of magnification.
Le constat que dresse Nina Menkes, appuyée par l’autrice Laura Mulvey, est que l’industrie du cinéma montre de sérieux déséquilibres. La part belle est faite aux hommes dans beaucoup de films qui continuent de relayer abondamment les valeurs du patriarcat, car Hollywood est aux mains des hommes.
Male lead actors and female actresses are filmed very differently, consistently. (…) Psychoanalytic theory is thus appropriated here as a political weapon, demonstrating the way the unconscious of patriarchal society has structured film form.

Avec la participation de Rhiannon Aarons, Iyabo Kwayana, Catherine Hardwicke, Sandra de Castro Buffington, Amy Ziering, Kathleen Tarr, Maya Montanez Smukler, Penelope Spheeris (cf Wayne’s World), Charlyne Yi, Nancy Schreiber ASC, Savannah Weymouth, Lara Dale, Nina Menkes illustre comment les nombreuses techniques utilisées par le cinéma réduisent ou dégradent l’image de la femme.
These techniques are deliberate. We don’t know if they are conscious or unconscious.
En France, on est sûrement trop fier de notre Brigitte Bardot nationale pour reconnaître que Et Dieu créa la Femme n’a pas très bien vieilli.

Les films de Hitchock non plus n’ont pas bien vieilli (cf Rebecca, Fenêtre sur Cour). Ils étaient peut-être le signe d’une époque. Comme le rappelle intelligemment Nina Menkes, il ne faut pas tout jeter avec l’eau du bain. Mais on peut reconnaître que de tels film pose problème aujourd’hui.
It’s ok to still love and to see a film and say it’s great but it has some issues.
Ne pas oublier que le cinéma est aussi le reflet de son temps. Quand les époques changent, le cinéma doit suivre. De nombreux progrès ont été faits dans la société sur le plan de la diversité, la mise en avant des minorités et la parité. Ces progrès ne se ressentent pas toujours dans le cinéma d’aujourd’hui.
Il faut changer le cinéma pour que les femmes s’y retrouvent davantage. Parce que le cinéma a un effet sur la vie réelle aussi. Il n’est pas qu’un reflet.
Nina Menkes insiste sur la façon dont le cinéma ancre certaines représentations dans la culture populaire, qui finissent par être acceptées comme telles sans être remises en question – puisqu’on les a vues dans un film.
If that’s all we’re seeing, it’s invisible.
Sans cesse questionner ce que l’on se met sous les yeux.
Pourquoi dans Swordfish, Halle Berry, qui n’est pas l’actrice principale, se retrouve dans la position de menacer de son revolver Pierce Brosnan, le héros masculin… alors qu’elle est en lingerie fine ?

Qu’est-ce que cela peut apporter à l’arc narratif, en dehors d’exciter les hommes ? Créer un comique de situation ? Trouve-t-on autant de scènes équivalentes mais avec des hommes en petite tenue ?
Comment justifier la scène des douches en slowmo dans le générique de Carrie ?

Pourquoi ce sont systématiquement les petites culottes des filles que l’on essaie de regarder ?

Qu’est-ce qui pousse Abdelatif Kechiche à charger autant ses films de scènes de sexe crues (cf La Vie d’Adèle, Mektoub my Love) ?

Certes, le sexe fait partie de la vie. Dès lors, pourquoi le cacher ? Mais alors ces scènes interminables sont plus malaisantes chez Kechiche qu’elles ne peuvent l’être chez Gaspard Noé (cf Love) ?
Il faut changer de paradigme afin de préserver le cinéma en tant que business également. Si le cinéma ne renvoie plus qu’une vision réactionnaire du monde, alors le public va se détourner des salles obscures.
Pour cela, il faut un peu de courage pour aller contre le sens du vent.
It takes a lot of strength to say : I don’t see things this way, and I’m going to create something that’s different.
On peut en profiter pour regarder quelques productions indépendantes de temps en temps.
Une fois qu’on a dit cela, comment convaincre les cinéphiles qui ne veulent pas se prendre la tête et cherchent juste à passer un bon moment devant leur écran en mangeant leur popcorn…?