SUBSTITUTE

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Vikash Dhorasoo, Fred Poulet, 2007

LE COMMENTAIRE

Lors des grands événements, on se rappelle bien des acteurs principaux. On se souvient des têtes de Zidane contre le Brésil ou de la tête de Zidane contre Materazzi. Les images sont nettes dans nos esprits malgré le filtre des années. Pour ce qui est des figurants par contre, c’est moins clair. Le visage des joueurs sur le banc est devenu flou. Comme s’ils étaient essentiels mais qu’ils ne comptaient pas vraiment.

LE PITCH

L’artiste Fred Poulet donne une caméra super 8 à Vikash Dhorasoo pour qu’il filme son expérience lors de la Coupe du Monde de foot 2006.

LE RÉSUMÉ

À la veille de la compétition, Fred et Vikash Dhorasoo ont leur sujet mais ne connaissent pas encore leur histoire.

L’aventure commence au Havre où Dhorassoo a grandi. C’est là qu’il a commencé en pro, où Raymond Domenech était venu le chercher pour le sélectionner avec les Espoirs. Désormais entraîneur de l’équipe A, Raymond Domenech emmène Vikash en Allemagne avec 22 autres joueurs pour tenter de décrocher le Saint Graal : la Coupe du Monde.

Dans son hôtel, Vikash a du mal à sortir sa caméra à cause de la sécurité. Alors il s’enregistre au magneto. Il parle de son regret de ne pas avoir marqué contre la Suisse lors du premier match des Bleus pendant lequel il n’a fait qu’une brève apparition.

La gloire se joue à 20cm…

6 minutes de temps de jeu contre la Corée. 0 contre le Togo. Vikash est ennuyé par une petite douleur aux adducteurs. Ça arrive. Domenech ne prend pas de risque. Vikash échange son amertume avec Fred. La France s’est qualifiée pour les huitièmes sans lui. Il ne reste plus beaucoup de matchs et Dhorasoo craint de ne plus jouer du tout. Il pense qu’il n’est plus dans les petits papiers de son entraîneur et ne sait pas pourquoi.

J’aimerais bien savoir ce qui s’est passé.

La France affronte l’Espagne. Vikash va vivre le match depuis le banc. Il estime Domenech mais se sent trahi.

Je suis un peu son fils. Pendant deux ans il m’a entrainé pour gravir une montagne. Et puis au moment de la gravir il va prendre le fils du voisin!

Il hésite et en parle finalement à son entraîneur. Sa situation n’évolue pas. La France passe encore un tour, sans Vikash qui rate doucement sa Coupe du Monde. C’est comme s’il ne faisait déjà plus parti du groupe.

On a battu le Brésil hier… enfin « ils » ont battu le Brésil.

En demi-finale, la France élimine le Portugal. Les joueurs communient avec les fans depuis la pelouse. Vikash semble isolé au milieu du terrain. Puis la France perd contre l’Italie. Dhorasoo filme Zidane dans les vestiaires et vole quelques images dans les tunnels du stade Olympique de Berlin.

Puis l’Elysées, quand même.

Puis son appartement Parisien. Comme si le calvaire était enfin terminé.

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L’EXPLICATION

Substitute c’est le spleen du remplaçant.

Pendant une Coupe du Monde, un groupe est composé de titulaires et de remplaçants. Le remplaçant, par définition, c’est celui qu’on met à la place d’un autre – ou pas. Il a beaucoup de valeur, notamment en cas de suspension ou blessure d’un élément titulaire. On dit souvent que c’est le banc qui fait gagner une Coupe du Monde. Franck Leboeuf a ainsi du remplacer Laurent Blanc pour la finale contre le Brésil en 1998. Beaucoup n’ont pourtant pas cette chance.

La compétition d’un remplaçant est donc très difficile à vivre. Il doit être prêt, tout le temps, tout en sachant que ses efforts sont peut-être inutiles. Il doit se mettre à la disposition du groupe comme un soldat. C’est pour cette raison que les entraîneurs prennent en général des éléments dont les ego ne poseront pas de problème. C’est pour cette raison que Deschamps a préféré laisser Rabiot à la maison. Il a bien fait vu sa réaction : le jeune Adrien, vexé de ne pas faire partie du voyage, a même refusé d’être réserviste. Les Bleus n’auraient pas su quoi faire de sa mauvaise humeur sur le banc.

Dhorasoo, lui, a un statut particulier dans cette équipe de France puisqu’il a contribué à la qualifier pour la Coupe du Monde. Si elle est là, c’est en partie grâce à lui. Malheureusement il subit le retour des anciens de 1998, notamment celui de Zinédine Zidane. Il a du mal à accepter cette réalité. Il croit en son entraîneur qui lui a toujours fait confiance jusque là.

Je me dis qu’il compte sur moi quoi qu’il arrive.

Son entrée en jeu face aux Suisses lui permet même d’être optimiste pour la suite.

Tu te dis fait chier le mec me fait entrer 10 min. Pis à la fin du match tu te dis putain faire 10min comme ça c’est cool quoi. Tu rentres tu touches plein de ballons. Parce que les mêmes 10min tu peux le refaire dans un autre match tu touches pas un ballon hein. Nan j’étais content de mes 10min. J’ai hâte, ça va être bien!

Et puis la compétition passe et il ne joue plus. Il ne comprend pas ou plutôt il ne veut pas comprendre. Le fait est qu’il disparaît progressivement. L’exercice du documentaire ne le met peut-être pas dans les meilleures dispositions mentales. Il se soucie plus de lui-même que du groupe ou de l’objectif.

Je me dis que y’en a 7 ou 8 qui ont pas joué. Pis y’en a 30 qui aimeraient être là.

Il faut comprendre que c’est dur pour un joueur de ne pas jouer. Les compétiteurs ont du mal à accepter l’idée de vivre une compétition en tant que spectateur. Comme Vikash le dit lui-même : Je ne suis pas un supporter. Il veut jouer.

Je joue pas ma carrière ici. Je joue pas ma place en équipe de france puisque j’y suis. En fait je joue plus du temps de jeu, ma fierté, faire plaisir aux gens qui ont envie que je joue. 

Il veut gagner sa place, jouer un rôle et mériter un bout de cette médaille. Vikash veut tout simplement exister. Domenech ne lui en donne pas l’occasion. Il faut le comprendre aussi. Quand on commence à trouver une formule qui fonctionne avec 11 mecs sur le terrain, on la garde. Didier Deschamps a changé son 11 après le match contre l’Australie. Il n’a quasiment plus changé jusqu’à la finale. Même s’il a fait tourner contre le Danemark, les Rami, Mendy, Sidibé, Thauvin, Dembélé et Lemar n’ont presque pas joué. Aréola n’aura pas joué du tout.

Il n’empêche que Dhorasoo est mis au placard. Il devient légèrement paranoïaque, presque naturellement. Il pense qu’on l’a enterré. Qu’on ne veut plus le faire jouer.

Ma coupe du monde c’est quoi c’est ma chambre? Alors que pendant plus d’un an j’ai été titulaire de cette équipe. C’est bizarre quand même.

Puis lorsqu’il comprend qu’il est mis à l’écart, il sombre dans la dépression. Ce qui peut paraître paradoxal quand on connaît la chance de disputer une Coupe du Monde. Il le sait très bien.

Je me dis que y’en a 7 ou 8 qui ont pas joué. Pis y’en a 30 qui aimeraient être là.

Pour lui hélas ça va devenir une punition. Disputer une Coupe du Monde sans la disputer, c’est un vrai supplice. Pendant que la bande à Zidane se prépare pour la finale et que la France entière s’apprête à vibrer, Dhorasoo ronge son frein.

Je tiens bon mais j’y crois de moins en moins. Faut sortir de sa chambre quand même… Faut faire face.

Sa réaction peut paraitre disproportionnée. Pourquoi peut-il être ronchon dans un moment si fort? Sa réaction est néanmoins à la hauteur de sa déception de ne pas jouer. S’est-il un peu enfermé dans son documentaire? Probablement. Sa caméra a-t-elle agacé ses partenaires et son coach? Certainement. A-t-il fait preuve de trop d’égoïsme? Sûrement. Il n’était pas content d’être là sans l’être et n’a finalement rien fait pour arranger les choses. Son expérience aurait-elle été différente sans caméra? On ne le saura jamais. De retour à son appartement, il peut enfin redevenir pleinement lui-même. Quand les gens ne s’épanchent pas sur Instagram à longueur de journée, ils ont moins l’impression d’être les remplaçants de leur propre vie.

LE TRAILER

Cette explication n’engage que son auteur.

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