JIM AND ANDY
THE GREAT BEYOND
Chris Smith, 2017
LE COMMENTAIRE
On peut passer une vie entière à faire le clown sous les feux de la rampe ou dans les salles de réunion. Il y a toujours un moment plus difficile où l’on se retrouve avec soi-même dans l’intimité de sa salle de bains. On doit y affronter la glace, les yeux dans les yeux, sans tricher. Plus de rôles, ni de masques. Impossible de fuir la question du qui.
LE PITCH
Dans les coulisses du tournage de Man on the Moon.
LE RÉSUMÉ
Malgré son pedigree, Jim Carrey doit repasser une audition pour convaincre le réalisateur Milos Forman de l’embaucher pour sa prochaine pellicule.
I heard that Milos Forman wasn’t interested in me for the part. And it would have been a long time since I auditioned for anything. I kind of had to put the ego in the backseat.
Andy Kaufman était une véritable source d’inspiration pour l’acteur alors qu’il n’était encore qu’un inconnu au Canada. Jim Carrey en parle avec beaucoup de respect et d’admiration. Le plus bel hommage qu’il pouvait lui rendre avec ce biopic était de lui redonner vie. Jim Carrey est donc devenu Andy Kaufman… tout le temps.
What happened afterwards was out of my control.
Ce qui veut dire que Jim Carrey / Andy Kaufman est aussi parfois Jim Carrey / Tony Clifton avec lequel Milos Forman a beaucoup de mal :
You’re dealing with Tony Clifton, is it frustrating?
It is!
L’équipe du tournage doit s’ajuster. Les artistes sont familiers avec le method acting mais pas dans de telles proportions. Quand Forman veut s’adresser à Jim, il doit s’adresser à Andy.
You’re talking to me like I’m not even here.
Même Danny de Vito trouve certains moments étranges alors qu’il en a pourtant vu d’autres. Paul Giamatti s’en amuse.
That is really real weird. It’s totally surreal!
Jim et Andy ont des destins croisés. Pendant cette expérience singulière, Jim Carrey se rappelle de son père, un saxophoniste talentueux qui s’était fourvoyé dans la comptabilité. Ce souvenir le conforte dans l’idée qu’il faut persévérer. Quitte à échouer, autant échouer pour quelque chose dans lequel on croit.
I learned that you can fail at what you don’t love, so you might as well do what you love.
Jim repense à ses débuts dans le métier. Il était l’homme aux mille visages. Par la suite il s’était mué en comique plus physique, souvent insupportable, qui gesticulait et faisait des grimaces sans arrêt. C’est ce qui lui vaudra la reconnaissance du milieu pour ses prestations dans The Mask, Ace Ventura et Dumb and Dumber.
Carrey est au service de son public. Une question le hante :
What do they want?
Il finit par avoir une révélation. Ce que veut son public, c’est se libérer de ses problèmes. Alors il va devenir celui qui se libère de ses problèmes – en se foutant du regard des autres. C’est précisément cette capacité à se détacher du monde que Jim Carrey envie chez Andy Kaufman.
Il pousse la comédie très loin dans le réalisme. Les disputes entre Jim Carrey et Gerry Becker font pleurer les maquilleuses. Il flirt avec Courtney Love, sympathise avec Bob Zmuda, fait sortir le catcheur Jerry Lawler de ses gonds, exactement comme l’aurait fait Andy. Le mélange des genres est tellement parfait que tout le monde est bluffé. On ne sait plus faire la différence entre le réel et la fiction.
Lors du bouclage, toute l’équipe réserve un bel hommage à Jim Carrey / Tony Clifton. Après un discours ému, l’acteur se retire et sort de son rôle. Il doit revenir à lui-même. Les vacances sont finies.
You stepped through the door not knowing what’s on the other side, what’s on the other side is everything.
Ce film aura poussé Jim Carrey dans ses retranchements, le faisant s’interroger sur sa propre identité et sur ses choix. Man on the Moon l’aura marqué bien au-delà de sa carrière.
I don’t know what else to say about all this, I’m tapped out.

L’EXPLICATION
Jim and Andy, c’est le rôle d’une vie.
On est tous amené à jouer, notamment au travail (cf Trahison sur Commande). Le spectacle est peut-être la seule profession où il est officiellement assumé de jouer un rôle. C’est un milieu qui repose sur la sensibilité, conduisant à des situations perverses comme l’évoque Jim Carrey lors d’une rencontre avec Michel Gondry au moment où celui-ci cherchait un acteur écorché pour Eternal Sunshine of the Spotless Mind.
He asked me not to get well! That’s how fucked up this business is.
On demande aux acteurs d’être sensibles pour mieux les croire (cf La Société du Spectacle). Vu comme on cherche aujourd’hui à fuir le réel, on a un besoin vital de leurs travaux de composition. Les attentes sont énormes. Cela nécessite pas mal d’énergie de susciter des émotions à travers un personnage dont le caractère est parfois aux antipodes de son propre caractère – pour peu qu’on se connaisse.
Car l’un des challenges du métier d’acteur ou d’actrice, c’est précisément de ne pas sombrer dans la schizophrénie. Être capable de devenir un·e autre, sur commande, sans jamais se perdre de vue. Perdre le contrôle, tout en maîtrise.
How far should I go?
Il faut se rappeler que lorsque l’acteur se met en scène, il donne une partie de lui en pâture au jugement du public. Se mettre à nu (cf Birdman).
Where did this character come from? What is the dirt that the pearl is built around? And the pearl is the personality that you build around yourself as a protection against that thought: « If they ever find out that I’m worthless, if they ever find out that I’m not enough, I’ll be destroyed ».
Soit on est soi-même. On prend le risque d’être détruit par le jugement d’autrui. Soit on s’abandonne au personnage et pour cela il faut mourir un peu aussi, ou se mettre entre parenthèses.
At some point when you create yourself to make it, you’re going to have to either let that creation go and take a chance on being loved or hated for who you really are, or you’re going to have to kill who you really are and fall into your grave grasping a character you never were.
Jim Carrey le reconnaît volontiers, il parvient à faire le switch. Une autre personnalité se réveille dès qu’il fait l’acteur. Il n’est donc plus lui.
I have a Hyde inside me that shows up when people look at me.

Il a appris à flotter dans ce no man’s land identitaire avec les années.
I’m fine floating through space like Andy.
Et malgré tout, il doit sans cesse faire face au vide abyssal de devoir redevenir lui-même. Il doit rentrer chez lui. Truman Show lui revient comme un boomerang.
I’ve stepped through the door, and the door is the realization that this, us, is Seaside. It’s the dome, this is the dome. This isn’t real, this is a story. There is the avatar you create, and the cadence you come up with, that is pleasing to people, and takes them away from their issues, and it makes you popular, and then at some point you have to peel it away. And, you know, it’s not who you are. At some point you have to live, you know, your true man. You know Truman Show really became a prophecy for me. It is constantly reaffirming itself as a teaching almost, as a real representation of what I’ve gone through in my career, and what everyone goes through when they create themselves, you know, to be popular or successful.
Qui ne connait pas de petit syndrome dépressif au moment de conclure une longue série ? Au sortir du dernier épisode de la dernière saison, la vie apparait soudain bien illusoire. Tous ces personnages avec lesquels on a partagé l’intimité de ses soirées, qu’on a regardé au lit jusqu’à s’endormir, tous les soirs pendant plusieurs semaines, qui ont presque fini par rythmer la vie. Ces personnages viennent de disparaitre. Tout·e seul·e, avec soi-même.
Comment se sort-on du tournage de Man on the Moon ?
Jim Carrey vient de sortir de quelqu’un qu’il aurait rêvé d’être. C’est la fin d’un rêve et d’un mensonge. Sans doute, une libération. Le mieux qu’il aura réussi à faire est de vivre à la place de quelqu’un d’autre.
Qui est-il ? Que lui reste-t-il ?
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