LA VIE ET RIEN D’AUTRE

LA VIE ET RIEN D’AUTRE

Bertrand Tavernier, 1989

LE COMMENTAIRE

La guerre commet des dégâts abominables sur le moment, puis elle fait des ravages sur le long terme. Des gueules cassées honteuses (cf Au Revoir Là-Haut). Quelques têtes encore hautes d’avoir réussi à garder sa dignité (cf Les Sentiers de la Gloire). La guerre laisse des traces derrière elle (cf Shining), indélébiles sur deux générations. Mais tout passe, et tout lasse… On finit ainsi par oublier le petit théâtre des horreurs, au moins jusqu’à la prochaine.

LE PITCH

Un homme cherche à retrouver les disparus de la 1e Guerre Mondiale.

LE RÉSUMÉ

La Grande Guerre vient de s’achever et les survivants tentent de surmonter ce traumatisme. Pendant qu’on danse le charleston outre-Atlantique, le commandant Delaplane (Philippe Noiret) compte les morts dans les Ardennes.

De temps en temps, j’arrive à mettre un nom sur une figure, ou une figure sur un nom. Ça fait un disparu de moins. 

Irène de Courtil (Sabine Azéma) cherche désespérément son mari, de Luxeuil à Biarritz. Tout comme Alice (Pascale Vignal) qui est à la recherche de son compagnon elle-aussi.

Le Général Villerieux (Michel Duchaussoy) donne l’ordre à Delaplane de retrouver un soldat inconnu. Le commandant accepte à contre-coeur de devoir déclarer un poilu inconnu alors qu’il pourrait sûrement retrouver son identité. Dans l’armée, on n’a pas le choix.

Un disparu juridiquement, ça bloque tout. Un mort, ça s’encadre. Ça s’accroche dans tous les bureaux des directeurs, ça redore un blason.

Dans une France en ruines et où les champs sont minés, les victimes des obus ou du gaz sont encore nombreuses. Delaplane recroise souvent Irène et Alice sur sa route. La détermination de ces deux femmes va toucher ce vieil obstiné, avant qu’il ne comprenne qu’elles sont à la recherche du même homme sans le savoir.

Le commandant retrouve l’identité de l’homme en question et fait le choix d’en informer Alice. À Irène, le grand muet ne dira rien, pas même les mots qu’elle réclame.

Voulez vous de moi, de moi tel que je suis?

Mais écoutez vraiment… Vous me connaissez depuis si peu de temps, vous dites des choses…

Il ne s’agit pas d’ouvrir un commerce, il ne s’agit pas de confiance, il s’agit d’amour, de passion. Le temps d’un éclair peut suffire pour décider de l’envie d’être l’un à l’autre. (…)  Il y a une formule commandant. Trois mots. Il suffit de les dire et l’engagement est pris, irréversible. Je vous suivrai partout. (…) Trois mots qui nous livrent l’un à l’autre, à jamais. 

Je vous écoute…

À un mot près…

De son côté, le Général est satisfait d’avoir son soldat inconnu, même si Delaplane gronde.

Ce subterfuge est un scandale!

Le Commandant quitte l’armée et écrit une émouvante lettre d’amour à Irène.

Je vous aime. (…) Cet aveu vous fera peut-être rire après tant de mois de séparation. Il me soulage, il m’assure que je suis vivant, en paix avec moi-même. (…) À vous, ma vie.

L’EXPLICATION

La Vie et rien d’autre, c’est ne pas oublier.

Personne n’est pour la guerre disait le Joker (cf Batman). Il exprimait par une boutade le fait que la guerre doit toujours se produire en dernier recours, quand on n’a plus de solution. Car elle suspend les règles et permet à l’humanité de commettre l’irréparable. Quand on n’est pas victime de la guerre soi-même (cf The Master), on cherche à pouvoir tourner la page. Comme ces soldats trop impatients de laisser définitivement ceux qui sont tombés au front (cf 1917) pour aller retrouver leurs femmes.

Des morts j’en ai vu des milliers et des milliers et je les emmerde tous, parce que moi je suis là!

Avant de peut-être refaire la fête, les femmes comme Irène ou Alice cherchent à faire leur deuil.

L’État Major a besoin d’un soldat inconnu pour mettre un point final à ce sombre chapitre de l’Histoire. Un seul soldat pour mieux effacer quelques millions d’identités disparues. La puissance du symbole.

D’autres profitent des décombres comme les artistes qui vendent leurs talents aux municipalités soucieuses d’avoir leurs monuments de célébrations posthumes. Faire leur beurre sur le dos des poilus, comme le rappelle le Capitaine.

Mieux que la Renaissance, la Résurrection.

Grâce à nos morts…

Pour le Capitaine, on ne peut pas aller de l’avant en fermant les yeux sur ce qui s’est passé.

Je les dérange parce que je fais les comptes et ça ne colle jamais. (…) On a escamoté 200,000 morts.

Delaplane est un homme intègre qui respecte chaque soldat – par déontologie. Car il est trop facile de transformer ce qui s’est passé en arithmétique. On l’a constaté pendant la pandémie qui s’est muée en sorte de comédie médiatique quotidienne avec l’annonce chaque soir de grands indicateurs qui furent une manière d’étouffer le scandale. Des nombres sans émotion, qui finissent par en perdre leur signification à la longue, pour masquer les drames humains.

Les chiffres on ne joue pas avec.

Ces nombres ont néanmoins une valeur. Delaplane est celui grâce à qui les générations futures pourront avoir une petite idée du volume. Imaginer ce qui a pu se passer pour ne pas le reproduire. Un travail nécessaire car même Irène n’a aucune idée de ce qui a pu se passer, bien qu’elle fasse un état des lieux a posteriori. Ce n’est pas suffisant.

On se croirait encore en guerre…

C’est que vous l’avez vu d’assez loin.

Delaplane n’est pas un homme bloqué dans le passé (cf Les vestiges du jour). Il sait très bien que la lumière se trouve au bout du tunnel.

Demain on y verra plus clair.

Simplement, il sait qu’on peut aussi maquiller le passé. Et cela le révolte. Alors il insiste, quitte à fâcher sa hiérarchie.

Ça ne vous intéresse pas?

Cela me désole, mais eux cela les rassure. Ils en ont fait tuer 1.500.000 mais maintenant on ne pensera plus qu’à celui là. 

Vous êtes un scandale. 

Ma dernière liste mon général. J’en ai retrouvé 51.000 en deux mois.

… Vous avez fini de m’emmerder avec votre satanée comptabilité?!

C’est par son travail acharné qu’aujourd’hui nous pouvons nous faire une meilleure idée de l’hécatombe. Grâce à son abnégation que les morts sont véritablement honorés et que notre conscience peut être soulagée. La valeur des actes ou des paroles n’est pas bafouée. Aussi, quand Delaplane écrit à Irène qu’il l’attendra 101 ans, elle sait ce que vaut ce genre de déclaration.

LE TRAILER

Cette explication n’engage que son auteur.

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