LA MULE

LA MULE

Clint Eastwood, 2018

LE COMMENTAIRE

Jean-Louis Servan Schreiber refuse de subir la loi du marketing qui le qualifie de senior. L’octogénaire préfère qu’on le considère comme un vieux. Il est vrai qu’il n’y a pas à avoir honte de prendre de l’âge. Le vieux a la chance de ne plus avoir à se soucier de ses rides, de ses cheveux blancs, de ses problèmes d’érection ou de prostate. Il commence enfin à saisir que le temps, ça se prend plus que ça ne se court après. Ces prises de conscience ne viennent cependant pas gratuitement. Pour arriver à ce niveau de sagesse, il faut avoir pris quelques coups dans la tête.

LE PITCH

Un herboriste émérite s’improvise chauffeur pour les cartels.

LE RÉSUMÉ

Earl Stone (Clint Eastwood) est un obsessionnel plus apprécié par la communauté que par sa propre famille. Son ex-femme (Dianne Wiest) l’a quitté, jalouse du temps qu’il consacrait à ses fleurs. Sa fille (Alison Eastwood) ne lui parle plus depuis qu’il a snobé son mariage à cause de son travail. Le business florissant de Earl a néanmoins fini par se faner à cause d’internet. Maudit internet! Tant et si bien que le vieil homme se retrouve mis à la porte de chez lui, porte en dessous de laquelle il aura pris soin de mettre la clé de sa boutique.

Lors de la fête d’anniversaire de sa petite-fille, Earl fraichement SDF (cf Une époque formidable) est accosté par un membre des cartels qui lui propose de conduire d’un point A à un point B sans poser de question et contre une somme d’argent. En toute simplicité. Earl accepte puisqu’il n’a plus rien à perdre.

Son sale caractère et ses blagues racistes lui permettent de gagner la sympathie des gangsters. Surtout, il fait le boulot. Les voyages suivent et se ressemblent et avec eux les enveloppes de cash money. Personne ne se méfie de ce grand père qui s’offre d’abord un joli pickup tout neuf, puis qui reprend possession de sa maison. Earl a ensuite l’occasion de rénover le centre des vétérans de la guerre de Corée. Il va payer les études de sa petite-fille. En résumé, Earl redistribue l’argent de la drogue. Il transforme la misère du monde en bonheur. Ses allers et retours finissent par attirer l’attention de Laton (Andy Garcia), le big boss, qui veut rencontrer ce chauffeur si efficace. Earl est invité au Mexique où de jolies jeunes prostituées volontaires se chargent de lui faire passer du bon temps. La vie est belle. Vraiment.

L’agent special Colin Bates (Bradley Cooper) vient de rejoindre les rangs de la DEA, comme un nuage dans le ciel de Earl. Le représentant de l’ordre infiltre un gang de Chicago et va commencer à donner du fil à retordre aux cartels. Ordre est donné de supprimer Laton, accusé de négligence. Les règles changent. La jeune garde prend le pouvoir et intimide Earl pour mieux se faire respecter. Finis les sourires et les galipettes.

Malgré les avertissements, Earl prend pourtant le risque de disparaitre de la circulation quelques jours afin d’aller assister aux derniers jours de son ex-femme et faire son mea culpa.

For what it’s worth, I’m sorry for everything.

Pendant ce temps, les cartels s’arrachent les cheveux, tout comme l’agent James qui va malgré tout finir par remonter la trace de celui que les Mexicains ont surnommé Tata. À la suite d’une course poursuite infernale le long de l’autoroute moyennant plusieurs voitures de police ainsi qu’un hélicoptère, le chauffeur se fait finalement coincer comme un héros en bout de course.

Au tribunal, Earl n’en fait qu’à sa tête – de mule. Il plaide coupable car il estime qu’il est temps pour lui d’aller faire un tour en prison. Là-bas, il aura le plaisir de retrouver ses chères fleurs.

L’EXPLICATION

La Mule, c’est le pouvoir des fleurs.

Earl est un homme qu’on pourrait qualifier de romantique puisqu’il est sentimental. Ce sont les fleurs qui lui ont donné le goût de l’éphémère. Comme tous les romantiques, il est aussi solitaire (cf Mad Max). C’est bien normal : les road trips s’apprécient davantage lorsqu’on est seul (cf Locke). Les romantiques sont des incompris, encore plus dans ce nouveau monde de jeunes loups qui savent tout sur tout, qui ont toutes les réponses avant même qu’on leur pose une question et qui ne font aucun cadeau aux dinosaures (cf No Country for Old Men).

Jusqu’où les fleurs peuvent-elles mener un homme ?

Earl a peut-être toujours été sensible aux pétales mais il s’est véritablement réfugié dans sa serre après avoir vécu l’horreur de la guerre. C’est en Corée qu’il a constaté que les armes ne font pas régner le bonheur. Dès lors, il a choisi le jasmin et les lilas comme ses divisions, ses soldats ; persuadé qu’on peut changer les choses avec des bouquets de roses. Ce qui fait de lui un idéaliste.

En réalité, Earl n’est pas qu’un doux rêveur. Il a aussi le sens du devoir. C’est un bon Américain (cf American Sniper) qui fait ses choix et qui s’y tient. Les fleurs sont sa priorité, tant pis pour sa femme et sa fille. Tant qu’il se tient à ses décisions, rien ne peut le faire se sentir prisonnier. Ni la menace d’un revolver pointé sur lui ou le manque de confiance que lui renvoie Julio (Ignacio Serricchio) chargé de l’escorter.

Earl a un fond de socialisme puisqu’il rend à la communauté ce que la communauté lui a donné. Sa générosité n’est pas questionnable. Il vient au secours d’un couple qui a crevé sur le bord de la route alors qu’il est censé ne pas s’arrêter. Il les traite de nègres au passage mais bon, c’est parce qu’il est d’une autre génération. Ce n’est pas méchant (cf Get Out). C’est jamais méchant (cf Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu).

Earl réalise au crépuscule de sa vie qu’il a vécu comme un égoïste. Alors il cherche à se rattraper en assistant sa femme dans ses derniers instants.

Earl est donc vraiment un mec bien, même s’il couche avec des putes, pour parler vulgairement, qui ont l’âge d’être sa petite-fille. Parfois ça dégoûte, dans le cas de Earl apparemment ça rassure. Allez comprendre… Sans doute le charme du fleuriste. C’est un homme à femmes (cf Shame), un charmeur. Toujours est-il que la frontière qui sépare le papy pervers dégoûtant du papy cochon sympathique est très fine. Earl est un mec bien, en dépit de ses dérives racistes. Il a transporté de la drogue mais n’a pas utilisé l’argent pour son profit personnel. Ce héros mérite donc d’être capturé comme tel, au coucher du soleil sur une autoroute bloquée par toute une section de la DEA. Certainement pas au petit matin dans un motel miteux. Earl doit se faire cueillir les cheveux ébouriffés, avec toute la classe que ses quatre-vingt dix printemps lui procurent. Au tribunal, il coupe la plaidoirie de son avocate pour plaider coupable, non pas pour impressionner la galerie mais par sens du devoir républicain. Il est vraiment un mec bien, sur toute la ligne. 

Les fleurs ont finalement mené Earl jusqu’en prison qui prend soudainement des allures de case départ puisqu’il revient à ses premiers amours. Les prisons sont surpeuplées (cf Un Prophète) mais on peut malgré tout y cultiver son potager… La guerre au vent. L’amour devant. La Mule, c’est finalement presque aussi pénible qu’une chanson de Laurent Voulzy.

LE TRAILER

https://www.youtube.com/watch?v=N_QksSzK7sI

Cette explication n’engage que son auteur.

3 commentaires

  • Et si jamais on était pris de sympathie pour Earl, n’oublions pas que sans son arrestation il aurait été assassiné par le cartel pour le punir de son escapade. Et puis plaider coupable c’est un moyen de ne pas avoir à témoigner et donner des infos sur le cartel qui risquerai de s’en prendre à sa famille… Il retrouve ses fleurs, il se réconcilie avec sa famille et la prison, il s’en fout vue qu’il est à la fin de sa vie. Happy end. (https://fr.wikipedia.org/wiki/Happy_End_(film,_2017))

    • Merci Cédric. On peut effectivement avoir de la sympathie pour ce vieux bonhomme qui honore ses obligations envers son pays, son employeur, et son ex-femme finalement puisque ses absences répétées sont effacées par sa présence au moment le plus critique. Il prend ses responsabilités en allant en prison, protégeant sa famille.

      On pourrait également expliquer La Mule comme une manière de vivre sa vie, sans pression. Earl vit comme un homme libre. Même en prison, il est libre…

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