SANS FILTRE
Ruben Östlund, 2022
LE COMMENTAIRE
La mode permet de marquer une époque à travers un souci de l’esthétique (cf Phantom Thread). Fondamentalement, ce n’est pas très compliqué : il s’agit de défiler comme des soldats en souriant, ou pas, selon les marques. Pourquoi la mode se sent-elle le besoin d’outrepasser ses compétences en revendiquant des points de vue sociétaux qui sonnent souvent creux (cf Zoolander) ? Mark Twain disait que mieux valait se taire et prendre le risque de passer pour un·e imbécile, que de l’ouvrir et ainsi dissiper tout soupçon.
LE PITCH
Un yacht d’une société décadente s’échoue sur une île pas vraiment déserte.
LE RÉSUMÉ
Carl (Harris Dickinson) et sa compagne Yaya (Charlbi Dean) sont dans le mannequinat. Ils embarquent sur une croisière de standing, aux frais de la princesse, comme le fait justement remarquer un oligarque du nom de Dimitry (Zlatko Burić).
Your looks paid for the tickets. Not bad uh?
À bord, les Philippin·nes triment en cuisine ou dans les toilettes. Le personnel de bord est invité par la manager Paula (Vicki Berlin) à passer tous les caprices des passagers.
It’s always ‘yes sir!’ or ‘yes mam!’.
Tel un Achab (cf Moby Dick), le capitaine (Woody Harrelson) n’est pas encore sorti de sa cabine. Le bateau se met à tanguer sérieusement. Les convives vomissent leurs huitres et leur champagne (cf Monty Python : le sens de la vie), à en faire déborder les toilettes. Tandis que le capitaine et Dimitry se lancent dans une joute alcoolisée à coups de citations désabusées sur le socialisme et le capitalisme.
Never argue with an idiot. They will drag you down to their level and beat you with experience.
Ronald Reagan also said : socialism only works in heaven where they don’t need it, and in hell where they already have it.
Le bateau coule. Les rescapés se retrouvent sur une île le lendemain matin (cf Seul au Monde).
Dans cette nouvelle configuration, les montres à plus de cent-mille n’ont soudainement plus la même valeur. Seule Abigail (Dolly de Leon) sait faire du feu et ramener du poisson. Cela n’a pas de prix. Les rôles se renversent – n’en déplaise à Paula.
You’re the toilet manager!
In the yacht : cleaning lady. Here : captain!
Abigail met tout le monde d’équerre. Se permettant même le luxe de se payer chaque soir les faveurs du beau Carl contre quelques bretzel sticks.
Les jours passent. Le maquillage a coulé.
Lors d’une excursion, Yaya et Abigail essaient de faire la paix.
You domesticated all the old alpha males…
We should stick together!
Puis Yaya découvre un ascenseur. Sans le savoir, le groupe s’est échoué sur l’île d’un resort cinq étoiles. Les compteurs à zéro. Yaya fait alors une proposition à Abigail.
Maybe you could work for me..?
Pas tout à fait : cette dernière n’entend clairement pas retourner au sous-sol (cf Parasite).
Alors qu’Abigail s’apprête à assommer Yaya, Carl se met à courir comme un fou dans la jungle.

L’EXPLICATION
Sans Filtre, c’est pas un monde pour remplacer l’autre.
L’Occident est à la dérive. On ne peut pas ignorer, bien qu’on ait le nez dedans, à quel point il devient si sérieusement ridicule – à l’image du couple formé par Carl et Yaya. Sorte d’Adam et Eve modernes (cf Le Lagon Bleu).
Deux muses qui vendent leur beauté car elle a le pouvoir inestimable de faire consommer (cf Buy Now). Leurs visages sur des publicités suffisent. Pourtant, Carl ne sait rien faire d’autre que changer d’expression faciale sur commande. Yaya ne fait que mitrailler les réseaux sociaux de ses selfies (cf The American Meme). Leur relation intéressée est complètement superficielle.
I like you, you like me. It’s good for business.
Invités partout grâce à leur plastique, ils ne paient rien – ni personne. L’amour n’a peut-être pas de prix, mais une alliance à 28,000 euros reste quand même un peu chère pour le portefeuille de Carl. Par principe. Quant à Yaya, elle assume pleinement son statut de femme trophée manipulatrice. Sa carte de crédit est refusée.
Pour autant, ces narcissiques s’estiment généreux (cf Sick of Myself). Se déclarant profondément concernés par l’injustice autour d’eux.
Why is life so unfair? We’re all equal!
Ils maquillent leurs insécurités. Marchant au pas pour une industrie devenue inutile dans le contexte d’urgence sociétale. Ce qui ne l’empêche pas de répéter qu’il faut agir par ailleurs, histoire de se donner bonne conscience.
Ce sont pourtant bien Carl et Yaya qui mènent la belle vie. Eux qui partent en croisière, avec le droit de renvoyer quiconque leur ferait un tout petit peu d’ombre. Presque dérangés d’être à leur place, au milieu de super riches cyniques que plus rien n’amuse. Un couple de retraités anglais ayant fait fortune dans le commerce des mines anti-personnelles (cf Les Oubliés). Ou une femme d’oligarque (Sunnyi Melles) qui prend les membres du personnel pour ses animaux de compagnie.
I command you. Enjoy the moment!
Ce monde là est embarqué sur un petit navire bien gardé, mais dont le capitaine a lâché le gouvernail. Capitaine qui n’arrive tellement plus à jouer son rôle qu’il a du mal à sortir de sa chambre.
Sur ce bateau ivre, on y débat désespérément des dysfonctionnements des deux régimes économiques et sociaux contemporains. On se fait honte de s’être trop goinfré (cf Next Floor, La plateforme). Un monde à s’en rendre malade. Le luxe coule. Il touche le fond.
The ship is going under.
Seul·es les rares qui en profitaient le regretteront.
Sur l’île, les calendriers frénétiques de la mode n’ont plus de sens. Un nouveau système se met rapidement en place. L’enfer de Paula devient le paradis d’Abigail. On nourrit beaucoup d’espoirs. Quelque chose de nouveau, de mieux va forcément émerger de cette société pourrie.
Peine perdue. La nouvelle civilisation qui s’organise s’organise sur la plage vaut la précédente. Elle ne se construit sur aucune valeur. Un semblant de méritocratie masque à peine de nouvelles inégalités.
Abigail est autoritaire. Parce qu’elle a la maîtrise du feu et de la pêche, elle installe une nouvelle forme de tyrannie. Elle rationne les riches ou s’achète les services d’un Carl qui n’hésite pas à longtemps avant de se prostituer pour quelques bretzels. Trahir Yaya. Elle ferait pareil. Il faut bien vivre.
Lorsqu’elle se sent en péril, Abigail réagit avec violence. Supprimer Yaya pour empêcher une restauration qui signerait la fin de son règne, juste après avoir affirmé qu’il fallait se serrer les coudes. Sans hésitation, ni scrupule.
Yaya et Carl avaient raison :
This isn’t about the fucking money!
Il ne s’agit pas d’une question d’argent, mais de nature humaine sans filtre. Ni bonne, ni mauvaise mais qui se bat seulement pour sa condition, dans la sauvagerie, pour ne pas se faire manger par les autres (cf Life).
You have to fight.
Un peu comme si nos rêves de civilisation vertueuse s’étaient perdus en route. Sustainability, circularity, diversity… toutes ces belles paroles ont disparu dans un triangle des Bermudes de tristesse. Le monde va bientôt couler sans gloire, et c’est tout ce qu’il aura mérité.
Malheureusement, la suite ne vaut pas mieux.
Are we enjoying ourselves?
Carl court-il vers Abigail pour l’empêcher de commettre un meurtre, ou pour sauver Yaya ? Cherche-t-il à s’échapper ? Court-il à sa perte, comme ce monde ?
En tout cas, il court. Cela a le mérite de l’occuper.

Merci pour cette analyse qui m’a beaucoup aidé à prendre du recul sur le film et son message ! Il est malheureusement triste de réaliser à quel point cette représentation de notre société occidentale moderne est ultra-réaliste mais aussi effrayant d’imaginer où cela nous mènera…
Merci Raphaël. On peut se rassurer en se disant que certaines choses ne changeront jamais. L’ordre social survivra au naufrage de la société.
Ce film ne permettra donc pas de mettre fin au débat de savoir si c’est la société qui a corrompu l’homme ou si de toute façon l’homme est un loup pour l’homme. Car si c’était le rêve de Rousseau que de revenir à l’état de nature, alors il faudra encore un peu patienter pour que les rescapés soient dans les conditions requises : tant qu’il y aura des bretzels, des chips et des rolex, on ne peut pas encore jauger de ce que serait véritablement la fin de notre civilisation.
Merci Delphine. Il est malgré tout encourageant de voir que l’humanité survit à son propre naufrage… avec le principe de parité.
Puisque sur cette plage sans filtre où les femmes prennent le pouvoir, elles se montrent tout aussi corrompues que les hommes.