450 GRAMMES
LE POIDS DE LA PASSION
Farid Bouadla, 2024
LE COMMENTAIRE
Aux États-Unis, où tout est business, les universités vont désormais devoir rémunérer leurs athlètes. Chaque vendredi, des milliers de talents s’affrontent pour être le meilleur et pouvoir percer. En France, cela se joue plutôt le dimanche matin. La pression est sur les terrains. Elle vient également de plus en plus des tribunes…
LE PITCH
Plongée dans le monde sans pitié du football amateur chez les jeunes.
LE RÉSUMÉ
Faïsal Aït Jamaa est éducateur à l’US Villejuif. Il s’est fait agresser par le père d’un enfant. Suite à quoi le club a pris la décision d’annuler les entrainements et prochains déplacements, avec une reprise prévue à huis clos à la rentrée.
On a passé un cap, fallait réagir.
Un fait qui n’est pas isolé. À Lyon, un éducateur a été menacé à l’arme à feu. Si les esprits s’échauffent, c’est parce que le football est désormais considéré par certains parents comme un ticket de loterie pour sortir de leur condition (cf Les Tuche). Comme l’explique le journaliste Smaïl Bouabdellah :
Le foot fait partie de la société par ses échanges, par son émotion, par sa possibilité de faire grandir socialement quelqu’un.
Selon Fehrat Cicek, directeur sportif du Paris Alesia, trop de parents sont obsédé·es par le projet Mbappé (cf Le Maître du Jeu). Partout. En Picardie, Nasser s’improvise comme le père de David Beckham.
Les passes : on s’en fout! Je veux que tu mettes que des buts. Les recruteurs des grands clubs ce qu’ils aiment c’est les joueurs qui dribblent bien et qui effacent bien. Il faut savoir feinter les joueurs. (…) C’est toi la retraite à papa, commence pas à déconner!
Après tout, on n’a rien sans rien. Et Nasser n’a aucun état d’âme.
C’est le deuxième garçon que j’ai. Le premier, on a essayé d’être gentils. Sur le deuxième, je sais que j’allais pas me rater. Il a que cinq ans mais c’est comme ça. Dans la vie il faut créer de l’action, il mailler le truc pour faire en sorte que ça marche. (…) Moi, pour moi je vois pas de mal à ce qu’on fasse tout pour que notre fils s’en sorte hein. Pour pas qu’il soit dans la merde. Faut que y’en ait au moins un sur lequel je puisse compter. Et pis même pour lui, il sera bien content quand il aura beaucoup d’oseille dans quelques années… Il me remerciera!
En espérant pour Nasser que son fils réussisse. Richard Duhautois, cherche en analyse statistique du sport, rappelle que la probabilité pour qu’un enfant passe professionnel est de 0,05% (cf Aux Pieds de la Gloire). Mathématiquement, c’est toujours plus de chances que de gagner à la loterie.
Claude Puel et Olivier Dacourt se demandent quand même ce que devient le plaisir dans tout cela. L’agent de joueur Fréderic Guerra pense que les parents en oublient l’essentiel. Omar Keddadouche, le dirigeant de l’AS Vivaux Sauvagère à Marseille, essaie de prendre du recul.
Ça reste du football. Les gens, ils comprennent pas qu’à l’hôpital ils manquent de soignants. À l’école, ils manquent de profs. Nous, c’est du bénévolat. Faites-en des Einstein plutôt que des Zidane, c’est tout ce que j’ai à dire…
En banlieue parisienne, ceux qui rêvent de devenir footballeurs ne voient pas d’alternative.
Imagine on devient pas pro…
Toi, t’as un plan B genre ?
… Les gonzesses!
Attends, c’est les gonzesses qui vont te faire gagner de l’argent ??
Il faut pourtant anticiper cette question, afin d’éviter le drame dont peuvent être victimes les jeunes incapables de redescendre sur terre (cf Hollywoodland).
L’EXPLICATION
450 Grammes, c’est où va le monde.
La génération de France 98 (cf Les yeux dans les Bleus) regarde le football d’aujourd’hui avec fascination, et un brin de nostalgie (cf No Country for Old Men). Olivier Dacourt a grandi à une époque où footballeur n’était pas considéré comme un métier. Le soir il fallait aller au lit parce qu’on avait école le lendemain, pas entraînement.
Il est certain que les choses ont beaucoup évolué en vingt ans (cf Les Bleus 2018). Les joueurs sont devenus plus stylés et plus athlétiques. Ils courent plus vite, plus longtemps et frappent plus fort. Le milieu du foot, qui reste une industrie fragile et dépendante des droits TV, a vu fondre sur lui les groupes financiers avec un afflux massif de capitaux. Si les clubs ne sont pas plus rentables qu’avant, les prix des transferts se sont envolés – ainsi que les prix des abonnements au stade. Cela coute cher de voir un match.
Ce changement de paradigme est incarné par Kylian MBappé. Un joueur issu des quartiers de Bondy et qui vient récemment de signer au prestigieux Real Madrid (cf Le Transfert du Siècle). Modèle moderne de réussite à la française. Même si le meilleur joueur du monde n’a pas encore gagné le ballon d’or et n’est pas parvenu à faire gagner son club en Ligue des Champions.
Peu importe.
Il donne des interviews sur CNN et parle en direct au Président de la République. À seulement 25 ans, Kylian MBappé a déjà dépassé la sphère du football. On a changé de galaxie. Ce citoyen du monde, comme il se décrit, s’intéresse de près à la NBA. Il investit dans sa fondation parce qu’il pense que les enfants sont le futur de notre monde. En tant qu’homme, il essaie de transmettre quelque chose. Parce que demain se joue maintenant. Ses prises de parole donnent l’impression qu’elles ont été scriptées par un conseiller à l’Elysée, ou une mauvaise agence de publicité (cf 99 Francs).
Suite à son départ pour l’Espagne, il a déclaré qu’il ne souhaitait à personne de vivre ce qu’il avait vécu lors de sa dernière saison au PSG où on lui aurait parlé violemment. À Paris, il empochait un salaire annuel de 72 millions d’euros, soit 6 millions brut par mois. Sans parler des contrats de sponsoring. Comme quoi, l’argent ne fait vraiment pas le bonheur.
Les médias l’érigent en héros. Peu osent critiquer la poule aux oeufs d’or.
Toujours est-il que ses revenus astronomiques donnent le vertige. Comme il l’a confié en interview à Elise Lucet, il ne sait pas exactement quel est le chiffre. C’est devant le but qu’il faut être précis. L’argent compte, sans être le plus important pour lui. À l’inverse de beaucoup de personnes qui n’ont pas autant de ressources. Notamment les enfants, que Mbappé affirme adorer, et qui veulent se mettre à l’abri.
Des revenus pharamineux sur lesquels ne cracheraient pas non plus certains parents, soucieux d’assurer leur retraite à travers leurs gosses. Comme tout semble avoir méticuleusement calculé par Fayza Lamari, la mère de Mbappé, la carrière de l’attaquant Français donne des idées à Nasser.
Moi je sais comment ça marche toutes ces conneries. Tous les éducateurs qui prennent un paquet d’oseille ou qui finissent avec les femmes des parents derrière un arbre… Je vais les soudoyer. Comme ça mon fils il jouera.
Tout cet argent rend les parents fous. Si l’on ajoute des agents mal intentionnés, des relations douteuses et des éducateurs peu scrupuleux, le mélange peut devenir explosif. On pousse les enfants sur les terrains où ils se retrouvent pris en otages.
Jean-Marc Furlan décrit le football comme le seul sport au monde qui ressemble complètement à la complexité de la vie. Un miroir de la société (cf Les Bleus, une autre Histoire de France).
Ce qui veut dire que le jeu s’est transformé en obligation. On abrutit les enfants qui ne prennent plus aucun plaisir à courir derrière un ballon, pour ressembler à une icône fabriquée et gonflée au marketing, en espérant gagner des fortunes. Tout se calcule, se négocie et s’achète. La passion a disparu. On se trompe de but. Plus rien n’a de sens. Le monde vit au dessus de ses moyens. Tel est le reflet de la société que propose le football.
Il serait presque à souhaiter que la bulle finisse par exploser.

