BORDER LINE
Alejandro Rojas, Juan Sebastián Vasquez, 2015
LE COMMENTAIRE
Quand on arrive dans un autre pays, on ne se sent plus chez soi et donc forcément plus vulnérable. C’est au moment de débarquer qu’on le comprend, avec l’impression paradoxale de se sentir unique tout en étant perdu au milieu des autres. Que l’on se rassure : pour le pays hôte, cela ne fait souvent aucune espèce de différence (cf Le Terminal).
LE PITCH
Un couple hispanophone atterrit à l’aéroport de Newark.
LE RÉSUMÉ
Diego (Alberto Ammann) et Helena (Bruna Cusí) sont en direction de Barcelone-El Prat. Tous les deux vont s’installer aux États-Unis. Helena a gagné la loterie et Diego l’accompagne.
Dans le taxi, il montre des signes de nervosité.
Je crois que j’ai oublié mon passeport…
Une fois sur place, ils doivent remplir les formalités de douanes.
On se déclare comment : résidents ou touristes ?
Diego est toujours aussi nerveux.
C’est intimidant hein ?
Carrément flippant oui.
Lorsque le couple se présente au contrôle, les passeports sont retenus par l’agent. Diego et Helena doivent passer un interrogatoire complémentaire avant leur entrée sur le sol américain.
Please follow me.
Tous les deux se retrouvent en salle d’attente, sans savoir pour combien de temps ni sans un mot explication. Leurs téléphones vont leur être confisqués.
We can check your luggage, we can check your phone.
L’agent Vásquez (Laura Gómez) les reçoit. Elle questionne d’abord leurs motivations.
What’s the purpose of your visit?
Puis elle interroge Diego et Helena sur leurs histoires respectives. Pas de mariage. Il est Vénézuélien. Elle est Espagnole. Lui veut travailler dans l’urbanisme. Elle est danseuse.
Ils envisagent de s’installer à Miami.
La version de Diego comporte cependant quelques surprises.
Vous êtes stressé ?
Un peu.
Alors que Diego était déjà en couple avec Helena, il entretenait en parallèle une relation à distance avec une Américaine qu’il n’avait jamais rencontrée autrement que sur internet. Tous les deux devaient se marier, avant qu’il n’acte leur rupture. Helena n’était au courant de rien.
Tout porte à croire que Diego cherche désespérément un visa. En tout cas, c’est ce qu’insinuent les agents.
Ses parents pourraient quitter le Vénézuela pour le rejoindre aux États-Unis prochainement. Bizarre…
Just answer the questions.
L’interrogatoire se poursuit avec Diego, qui justifie ses réponses tant bien que mal.
Vous croyez être le premier immigré avoir pensé à tout pour rester ?
Puis Helena est interrogée à son tour. L’agent Barret (Ben Temple) veut en savoir davantage sur ce qu’elle pense de sa relation.
Comment savoir si ce qu’il vous a dit est vrai ?
En quelques questions, l’agent parvient à semer le doute chez Helena qui donne l’impression d’avoir été influencée par Diego.
So you would give all that up and move to a country you haven’t been before. I don’t get it. (…) Don’t you think you fell in love a little too fast?
Elle ressort de son interrogatoire un peu chamboulée et retrouve Diego dans la salle d’attente. Tous les deux doivent mettre les choses à plat. Diego se permet de rappeler à Helena qu’elle voulait quitter Barcelone autant que lui. Par ailleurs, Diego peut être renvoyé au Vénézuela s’il ne passe pas la frontière – sans repasser par la case catalane.
Tu n’as pas pris autant de risques que moi.
Helena n’est plus sûre de rien.
Je veux rentrer à la maison.
Finalement, ils sont appelés pour récupérer leurs passeports. Ainsi que leurs visas qui viennent juste d’être tamponnés.
Welcome to the United States.

L’EXPLICATION
Border Line, c’est ne pas s’engager au hasard.
Les principes peuvent être aussi beaux qu’ils peuvent être hypocrites (cf Le Grand Partage). En matière d’immigration, les pays qui se déclarent les plus ouverts ne sont pas toujours ceux qui offrent les meilleures conditions d’intégration (cf L’Histoire de Souleymane).
Quand on pose de grands principes universels sur la liberté ou l’égalité, on en oublierait presque l’importance du contexte.
Jadis les États-Unis étaient une terre d’accueil (cf Gangs of New York), car le pays avait un besoin vital de main d’oeuvre. Pratique à l’époque, surtout pour de nombreux Européens contraints de fuir leur patrie à cause des famines ou des guerres. D’autres ont fait le pari d’une vie meilleure. Parmi ces immigré·es passé·es par Ellis Island, quelques un·es ont pu réaliser le rêve américain – via le grand banditisme (cf Le Parrain 2, Il était une Fois en Amérique).
On reproche aujourd’hui aux États-Unis de se refermer sur eux-mêmes.
English please!
Les frontières se verrouillent. Pire, les Américains font la chasse aux clandestins (cf Men in Black). C’est parce que l’Amérique n’est plus dans la même situation économique (cf American Factory), démographique et culturelle (cf L’Âme divisée de l’Amérique, Civil War). Certain·es pensent qu’il faudrait lui rendre sa superbe à travers davantage de protectionnisme. Dès lors, les visas ne s’obtiennent plus aussi facilement qu’autrefois.
Tu parles d’un accueil…
Diego et Helena se présentent à la douane dans ce nouveau contexte. Des officiers leur posent aussitôt des questions.
On pourrait au moins savoir ce qui se passe.
Diego et Helena ne sont pas victimes de racisme. Simplement, ils doivent montrer patte blanche. On n’est plus là pour rigoler.
Everybody has a connecting flight. Please take a seat.
Cette ambiance de suspicion kafkaïenne déplait fortement à Helena qui a peut-être confondu la Floride avec la Galice.
C’est pas normal tout ça non ? (…) On ne m’a jamais contrôlée comme ça de toute ma vie.
Pourtant, si elle n’a rien à reprocher… elle ne devrait pas être agacée.
Diego quant à lui n’est pas très clair.
On ne va plus rien demander. Moins on se plaint mieux c’est. (…) Sois patiente, essaie de prendre du recul.
Et pour cause, son dossier laisse apparaître quelques failles dont Helena n’était même pas consciente. Devant les inspecteurs, elle découvre celui qu’elle croyait connaître.

Les questions sont pourtant loin d’être embarrassantes.
Vous voulez vraiment entrer aux Etats-Unis…?
On voulait essayer ailleurs qu’en Europe, on préférait essayer ici.
Il s’agit là d’un test pour Diego et Helena qui se rendent compte que les raisons de leur engagement ne sont pas assez solides.
Sachez que vous n’êtes pas encore officiellement aux États-Unis. C’est cet entretien, qui décidera de tout.
Les agents n’ont fait que semer le doute (cf Inception).
Do you trust your partner? Does she trust you?
Tout n’était pas si terrible puisqu’en définitive, les portes s’ouvrent à Diego et Helena. Malgré tout, ils ne sont plus vraiment certains de vouloir continuer ensemble. Au moment de sauter dans le vide, ils hésitent (cf Titanic). L’Amérique estime ne plus pouvoir se permettre d’accueillir des personnes qui se cherchent. Elle veut des personnes déterminées.
Comme l’affirmait Joe Dassin, pour l’avoir il faut d’abord la vouloir.