PRISCILLA FOLLE DU DÉSERT
Stephan Elliott, 1994
LE COMMENTAIRE
Les habitudes de voyage sont propres à chacun·e. Malgré le réchauffement climatique, les plus fortuné·es aiment toujours prendre leur jet privé pour se faire un petit weekend à la campagne. Pour les autres, il reste le bus. Il appartiendra aux un·s et aux autres de rester à l’intérieur pour profiter de la climatisation, ou monter sur le toit pour vivre au grand air.
LE PITCH
Trois drag queens entament un road trip bien arrosé à travers l’Australie.
LE RÉSUMÉ
Anthony « Tick » Belrose (Hugo Weaving) convainc deux amis de le rejoindre dans une aventure : se produire au casino d’Alice Springs, en plein coeur de l’Australie.
Ralph « Bernadette » Bassenger (Terence Stamp) vient de perdre son compagnon. Il accepte.
Adam Whitely (Guy Pearce) n’a rien de mieux à faire. C’est lui qui se procure un bus pour faire le voyage depuis Sydney. Il baptise l’engin Priscilla, folle du désert.
Pendant leur road trip (cf Little Miss Sunshine) sur les bords du Simpson Desert, les trois amigos vont en voir de toutes les couleurs (cf Easy Rider). Dans le bus, les querelles internes sur le choix de la musique sont fréquentes.
No, I’ll join this conversation on the proviso that we stop bitching about people, talking about wigs, dresses, bust sizes, penises, drugs, night clubs, and bloody Abba!!
Doesn’t give us much to talk about then, does it?
À Broken Hill, la tendance est plutôt homophobe (cf Le Placard).
Where do you ladies come from? Uranus? (…) We’ve got nothing here for people like you! Nothing!
Le bus est vandalisé. Bien qu’il en ait vu d’autres, Ralph est choqué malgré tout.
Now matter how tough I think I’m getting, it still hurts.
Plus tard, les aborigènes les invitent gentiment à participer à leur fête. Tout le monde s’amuse, alors que les aborigènes auraient pu se montrer tout aussi xénophobes que les autres. Même les aborigènes sont sympas.
Suite à des problèmes mécaniques, Bob (Bill Hunter) va accompagner les drag queens et tomber amoureux de Ralph.
Believe me, Bob, these days gentlemen are an endangered species. Unlike bloody drag queens who just keep breeding like rabbits.
À Coober Pedy, Adam est attaqué par un gang. Ralph intervient pour lui sauver les fesses. Cet événement va leur permettre de résoudre leurs différents. Depuis le début du voyage, la tension entre eux étaient évidente.
I said it before and I will say it again : no more fucking ABBA!!
Aux abords d’Alice Springs, Tick révèle que le casino appartient à son ex-femme Marion (Sarah Chadwick) . Il a été marié et il a un petit garçon. Benji (Mark Holmes) a huit ans et ne sait pas encore bien qui est son père.
Cette rencontre terrorise Tick, encore plus que le spectacle en lui-même – qui reçoit un accueil timide de la part des client·es du casino. Là n’était pas l’essentiel. Benji a adoré. Il est même très fier de son papa.
So, what’s it like to finally have a father?
It’s okay.
You know what I am don’t you?
Mum says you’re the best in the business.
Bernadette reste à Alice Springs avec Bob.
Benji repart avec Tick et Adam sur Sydney, où ils font de nouveaux spectacles.

L’EXPLICATION
Priscilla Folle du Désert, c’est trouver l’estime de soi.
Quand on fait partie d’une majorité, les petites insécurités sont bien vite effacées par l’effet de groupe. Ensemble, on se sent plus fort (cf Il est revenu). Même si quand on est beaucoup, on est aussi beaucoup plus con (cf Ultras).
Quand on fait partie d’une minorité, tout est forcément plus difficile. On a plus de mal à louer un appartement ou à trouver un travail rémunéré. Parce que lorsqu’on fait partie d’une minorité, on est différent. La différence n’est pas crédible. Elle peut même constituer une menace aux yeux de la majorité conservatrice.
Quand on fait partie d’une minorité, on ne peut clairement pas se permettre d’attendre qu’autrui valide quoi que ce soit. La confiance en soi, il faut se la construire soi-même – avec ses petits bras. C’est le cas de Tick qui n’a pas revu son fiston depuis son coming-out.
Un coming-out n’est jamais évident (cf Un Après-Midi de Chien, The Whale, Le Secret de Brokeback Mountain, Matthias et Maxime). Plus on attend, et plus c’est dur. Comme un immeuble qui s’effondre. Depuis ce jour (cf Une Journée Particulière), c’est la traversée du désert pour Tick – au propre comme au figuré. Il s’assume enfin en tant qu’homosexuel et le monde s’écroule sous ses pieds. Tick a choisi de monter sur scène comme drag queen car seules les planches lui paraissent assez solides. Il revit sous les feux de la rampe.
Avec ses amis, il entreprend ce voyage initiatique pour se trouver. La route lui donne de l’espoir (cf Armageddon Time).
I just want the show to be good.
C’est l’occasion de discuter avec les autres de quand il a su qui il était, sans pouvoir le dire. Quand tonton Barry (Andrew Saw), le pédophile, lui avait demandé de caresser le sexe dans son bain alors qu’il n’était encore qu’un petit garçon et Anthony le lui avait coincé dans le siphon de la baignoire.
Uncle Barry’s ping-pongs are caught in the drain! Get mummy!
On en rigole, on dédramatise. Surtout, on en parle.
L’occasion pour Tick d’écouter ses amis partager leur expérience, et se rendre compte que c’est dur pour tout le monde.
They never spoke to me again after I had… the chop.
C’est l’occasion de se rendre compte que le monde a encore très peur de la différence, sans fondement. Que certain·es peuvent se montrer violent·es.
Heureusement, tout le monde n’est pas à mettre dans le même sac. C’est aussi la bonne nouvelle. Sur cette route, il va y avoir de belles rencontres comme avec les aborigènes ou avec Bob.
Ce voyage permet à Tick de mieux assumer son status, qu’il travaille au quotidien. Comme une performance, il faut répéter chaque jour pour être à son max. Son status et tous ses efforts vont finir par être reconnus.
Being a man one day and a woman the next, is not an easy thing to do.

Tick fait du mieux qu’il peut. Sérieux. Dévoué. Il lui faut du courage pour porter le costume et se grimer. Avoir l’envie de plaire. Sortir de soi pour rentrer dans un personnage, qui reste une partie de lui-même. Divertir un public blasé.
Et malgré tout, il ne croit toujours pas suffisamment en lui. Il est même terrorisé à l’idée d’affronter le regard de Benji. Alors que c’est précisément ce qui peut le libérer.
Comme tous les enfants, Benji ne juge pas (cf Tomboy). Le garçon n’a pas encore été parasité par les schémas mentaux de la société dominante. Auprès de sa mère, qui a également fait son coming out, Benji a compris que ce qui importe le plus ce sont les gens pour ce qu’ils sont – et comment ils vous aiment. Il n’a aucun doute sur son père.
Tick avait juste besoin de retrouver son âme d’enfant dans les yeux de son fils. Quelque part, il est rassuré de réaliser qu’il ne s’est jamais trahi lui-même. C’est peut-être le plus important (cf Rocky).
À présent il ne voit plus le désert de la même manière. Ce n’est plus un no man’s land. C’est devenu un espace infini.
It never ends does it? All that space…
Bonjour, « quand on est beaucoup, on est aussi beaucoup plus con » – Bravo ! Manque juste LA phrase qui tue du film : « Pourquoi tu ne vas pas allumer la mèche de ton tampon ? Parce que c’est ta seule chance de te faire sauter. »
Merci Will, effectivement. Ralph, alias ‘Bernadette’, a du répondant. Il pare l’attaque de Shirley et la remet à sa place devant des clients hilares. C’est effectivement la phrase qui tue. En anglais dans le texte : Now listen here, you mullet. Why don’t you just light your tampon, and blow your box apart? Because it’s the only bang you’re ever gonna get, sweetheart!
Elle traduit finalement à elle seule l’esprit du film : trois hommes qui ont le courage de vivre leur vie et qui sont jalousés par celles ou ceux qui n’y parviennent pas.
… et, justement, Terence Stamp vient de nous quitter.
C’est vrai. Terence Stamp qu’on retrouve dans Wall Street, l’Agence, Yes Man, Valkyrie, Star Wars. Mais dont le rôle de référence selon moi reste dans Théorème.