COMME UN LUNDI
Ryo Takebayashi, 2022
LE COMMENTAIRE
Dans le passé, il fallait s’user la santé dans les mines de charbon pour survivre (cf Germinal). L’ère industrielle a vu une migration de la force de travail vers les chaînes de montage dans les usines (cf Les Temps modernes). Les employé·es de bureau d’aujourd’hui connaissent une autre forme de malédiction : ils ou elles doivent passer la majeure partie de leur journée assis·es devant un écran, en ayant l’impression de devoir répéter les mêmes tâches rébarbatives – comme leurs aïeux.
LE PITCH
Une équipe vit la même semaine en boucle.
LE RÉSUMÉ
Lundi. L’ambitieuse Akemi Yoshikawa (Wan Marui) veut rejoindre une agence de pub prestigieuse de Tokyo.
Ça a toujours été mon rêve! Je vais tout faire pour décrocher ce job.
Pour l’instant, elle se réveille au bureau après y avoir passé le weekend en compagnie de ses collègues Takuto Endо̄ (Koki Osamura), Ken Murata (Yûgo Mikawa), Ichiro Taira (Haruki Takano) et Sotaro Moriyama (Kotaro Yagi).
Le boss Shigeru Nagahisa (Makita Sports) arrive de bonne humeur – comme chaque lundi.
Vous avez dormi ici ?! C’est beau la jeunesse!
Sachant que les lundis se suivent et se ressemblent, comme Takuto et Ken l’ont bien remarqué.
On revit cette semaine en boucle!! (…) Si on ne rompt pas cette boucle, on ne pourra pas avancer.
Effectivement, les mêmes événements se reproduisent de semaine en semaine jusqu’à recommencer à nouveau le lundi. L’équipe s’organise pour briser cette spirale infernale.
Pour ne pas oublier ce qu’on a vécu, il faut le conscientiser.
Qu’est-ce qui se passe après ??
Après avoir tenté de réaliser la semaine parfaite (cf Un Jour sans Fin), l’équipe comprend quelle est sa véritable mission grâce à Kandagawa Seiko (Shimada Momoi). Il ne s’agit pas de pondre une campagne de pub pour un cube de soupe miso effervescent. Au contraire, il faut aider Shigeru Nagahisa à finir son projet de manga inachevé.
Ma vie est pleine de regrets…
Akemi se met au service de l’équipe.
Ce que je veux, c’est réaliser le rêve du chef avec vous. Le plus important, c’est qu’on sorte de cette boucle.
Grâce à leurs efforts mutuels, les employé·es vont parvenir à convaincre leur patron.
Le problème n’est pas le manque de qualité de votre manga, mais votre manque de confiance en vous! (…) Si vous avez peur, dites-vous que nous sommes là!
Après de nombreuses hésitations, Shigeru Nagahisa soumet enfin son travail à un éditeur.
Son manga est apprécié, mais ne sera pas publié. Peu importe!
Je recommencerai. J’en ferai un autre, j’ai envie. Après tout, la vie est longue…
Les voilà libres… de reprendre le travail.
L’EXPLICATION
Comme un lundi, c’est accepter son sort.
Les jeunes générations grandissent biberonnées au libre-arbitre et à l’épanouissement personnel. Ce qui se traduit souvent dans la sphère professionnelle par l’auto-entreprenariat : Rien de tel que d’être son propre maître (cf El buen patron, A most violent year), ou sa propre maitresse. Sortir d’école pour évoluer dans l’univers passionnant de la start-up. Avoir les clés du camion.
Si tu veux réussir, tu ne dois penser qu’à toi.
Pour celles et ceux comme Akemi Yoshikawa qui veulent faire carrière en entreprise (cf Stupeur et Tremblements), il faut monter les échelons le plus vite possible.
Contrairement à vous, je vise plus haut! J’ai de l’ambition!
Akemi tourne sur elle-même comme une toupie. Son ambition est une coquille vide qui va la conduire à se poser sans cesse la même question de ce qu’elle voudra faire après, sans savoir pourquoi ni dans quel but. Le plus important pour elle est d’avancer tête baissée – ou d’en avoir l’impression.
Cette jeune génération toute puissante ignore encore tout des causes qui les déterminent. Au contact de Shigeru Nagahisa, un vieux patron dont les rêves sont derrière lui, Akemi et ses collègues vont faire l’expérience de l’amère réalité. Shigeru Nagahisa est une sorte de George McFly – avant sa transformation (cf Retour vers le Futur). Un employé anonyme qui travaille beaucoup sans avoir vraiment réussi quoi que ce soit de notable. Quand on le débranchera, personne ne se rappellera de lui (cf Monsieur Schmidt). Il vient bosser tous les jours et dit à chaque fois la même chose.
Son parcours est une source d’angoisse majeure pour Akemi et ses collègues qui ne veulent surtout pas lui ressembler. D’une certaine manière, Shigeru Nagahisa est un parfait exemple de ce qu’il ne faut absolument pas devenir.
Cette expérience va mettre brutalement fin aux illusions de chacun·e pour leur permettre d’ouvrir les yeux sur ce qui se passe vraiment (cf Matrix) : Ils sont, tous autant qu’ils sont, comme des hamsters dans une roue.
Réfléchissez bien : ne faites vous pas toujours la même chose…?
Jusque là, Sotaro Moriyama était dans le déni. Il doit maintenant regarder son quotidien en face et l’accepter.
Ma vie était déjà un éternel recommencement, mais le savoir est effrayant.
Chaque jour, l’équipe est donc confrontée au spectre de l’échec de Shigeru Nagahisa. Un homme condamné à perpétuité derrière son bureau.
Je ne m’améliore pas et je n’ai que des regrets…
Plutôt que d’essayer de dépasser Shigeru Nagahisa, l’équipe va comprendre qu’il faut l’aider à réaliser son projet de manga. Dans cette histoire, ils sont tous dans le même bateau. Pas une tête ne dépasse.
Tout seul, on ne fait finalement pas grand chose.
Akemi voulait arriver seule au sommet de la montagne. Elle réalise qu’elle n’a rien d’exceptionnel. Elle ne fait que pousser une pierre, avec les autres. C’est pourquoi les employés ne vont pas aider Shigeru Nagahisa à réussir, mais plutôt à essayer. C’est le mieux qu’il puisse faire : ne pas complètement se résigner.
Une belle journée s’annonce!
Cette expérience va leur apprendre bien plus que la solidarité. Il s’agit d’accepter le déterminisme. Leur destin les conduit à être enfermé·es dans le même genre d’immeuble et retourner travailler dans le même genre de bureau, derrière le même genre d’écran, après deux jours de pause bien mérités. Etc.
Le temps se répète.
C’est à dire qu’ils comprennent qu’ils ne sont pas libres au sens où ils l’entendent. En être conscient est une certaine forme de liberté, comme l’expliquait Spinoza. En faisant le deuil du libre-arbitre, ils sont déjà un peu plus libres.
Leur lundi n’est plus exactement le même. Cela reste néanmoins un lundi. Désormais, ils savent quoi en attendre.

