L’AILE OU LA CUISSE

L’AILE OU LA CUISSE

Claude Zidi, 1976

LE COMMENTAIRE

1976, la France rentre dans une ère de défiance. Les Trente Glorieuses viennent de s’achever. Finie la rigolade. Les sourcils se froncent, les regards sont inquiets. L’inflation menace. Tout le monde craint en permanence de se faire avoir. Paradoxalement, c’est aussi l’année de naissance d’une autre belle couillonnade : le loto. Face aux injustices, on pouvait toujours compter sur Jean Gabin. Mais il vient de mourir. Alors face à la menace ambiante, il ne reste plus qu’une potion magique: le Pomerol.

LE PITCH

La France de la gastronomie fait déjà la guerre à la France de la malbouffe.

LE RÉSUMÉ

Charles Duchemin (Louis de Funès) est le Pape de la table française traditionnelle. À la tête du fameux guide Duchemin, il donne ou enlève des étoiles. Il incarne la justice gastronomique. Son quotidien consiste à faire du mystery shopping dans les restaurants pour les juger à leur insu.

Duchemin observe avec appétit l’arrivée de cuisines exotiques et constate surtout avec inquiétude la montée de Tricatel, une chaîne industrielle à la qualité douteuse et dont l’Empire grandit, avalant les restaurants étoilés pour y vendre ses poulets de synthèse.

Duchemin va essayer de montrer au monde les couleuvres que Jacques Tricatel (Julien Guiomar) essaie de lui faire avaler.

Ce Tricatel… je sens que je vais me le payer!

Capturé et torturé à coups de choucroute avariée par un restaurateur désormais à la solde de Tricatel, Duchemin père va devoir passer la relève à Duchemin fils, Gérard (Coluche). Celui-ci parviendra à dévoiler le vrai visage de Tricatel devant des millions de Français sur le plateau TV Philippe Bouvard, le pape des blagues avariées, tout un symbole.

Victorieux, Charles Duchemin gagnera son entrée à la prestigieuse Académie Française, où il gâtera ses hôtes avec un plat dans lequel il aura la surprise de retrouver sa montre perdue quelques jours auparavant… sur les chaînes de montage des usines de Tricatel!

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L’EXPLICATION

L’Aile ou la Cuisse c’est une belle moquerie.

Duchemin et Tricatel sont les meilleurs ennemis du monde, au sens de Pascal Obispo. Tels un Batman et un Joker qui se serviraient l’un de l’autre. Tricatel a besoin de la légitimité de Duchemin ; et Duchemin a fait de Tricatel sa bataille. Plus encore que ce qu’on retrouve dans une assiette, Duchemin et Tricatel se battent d’abord pour le contrôle du business de la fourchette. Si Tricatel ne se préoccupe que de son chiffre d’affaires, on peut aussi s’interroger sur les intentions d’un Duchemin à l’ego démesuré. Toute une économie repose quand même sur ses avis arbitraires, comme Robert Parker fait la pluie et le beau temps sur l’industrie viticole (cf Mondovino) . Ce juge de paix qui perdra le sens du goût et ses certitudes en retrouvant sa propre montre dans une bouffe à la qualité censée être irréprochable ne se serait-il pas trompé de bataille? Est-il encore seulement impartial? N’est-il pas devenu un imposteur au fil des années lui-aussi?

La moquerie c’est de croire que le piston n’existe pas. Charles ne souhaite qu’une chose : donner les clés de son empire à Gérard, son fils, qui refuse toute forme de responsabilité pour aller faire le pitre dans un cirque. En 1976, ça ne rigole plus. Il est l’heure de grandir, d’abandonner son nez rouge pour un costume et une cravate. C’est la France de Pompidou. Et il faut réagir car la France du goût est en danger. Il y a un combat à mener. Les Duchemin se font les défenseurs du patrimoine et d’une certaine idée très française selon laquelle la fourmi doit l’emporter sur la cigale (cf Match Point).

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Après mai 68 on a cru qu’on pourrait vivre en s’amusant. Encore une autre moquerie. S’ils se tapent la cloche dans les meilleurs restaurants de l’Hexagone, les Duchemin sont avant tout des bourreaux de travail. Aujourd’hui, la jeune génération papillonne et cherche à occuper un emploi qui soit épanouissant. C’est une idée nouvelle. Et on a de la chance de se permettre une telle fantaisie, malgré le chômage. En 1976, cette génération n’avait pas le choix. Il fallait reprendre le flambeau et on était même sous la menace de se faire licencier par son propre père.

Tu m’vires quand tu veux Papa…

Un luxe qui n’est pas permis au Japon (cf Jiro dreams of sushi).

Quelle moquerie que cette philosophie française aux saveurs manichéennes: L’Aile ou la Cuisse? La bonne bouffe et la mauvaise bouffe? Duchemin ou Tricatel? Ce questionnement a du mal à répondre aux enjeux de la fin du XXe siècle. Il est devenu complètement obsolète aujourd’hui. En effet, la logique binaire du bon ou du mauvais chasseur n’a pas permis aux Inconnus de passer le cap des années 90. Et le modèle défendu par les Duchemin a été marginalisé par la mondialisation. Car la cuisine artisanale seule ne peut plus nourrir des estomacs de plus en plus nombreuses. La fine gastronomie est réservée à une élite fortunée. Ses défenseurs rendent petit à petit leur tablier ou finissent par faire le show dans des émissions de télé. Pendant ce temps là, on donne du Tricatel à nos enfants dans la plupart des écoles de France. Si Duchemin fait figure de Jean-Pierre Coffe, rappelons que Jean-Pierre Coffe a vendu son âme à Leader Price.

À l’heure des McDonald’s, Quick, Burger King, KFC ou autre Sodebo, on peut se dire que Duchemin a perdu sa guerre. Aujourd’hui la gastronomie française ressemble de plus en plus à un petit village d’Armorique qui résiste péniblement à l’envahisseur. On peut voir dans l’Aile ou la Cuisse avec un œil révolutionnaire et savourer la chute de la dictature des restaurants 4 étoiles inaccessibles au commun des mortels, comme une sorte de 1789 culinaire. Quand on se projette un peu et qu’on voit ce qui nous attend dans nos assiettes dans Matrix ou dans Brazil de toute façon, c’est du pareil au même. Autant avaler des pilules tout de suite.

D’un autre côté on peut aussi être un peu nostalgique d’un temps où on pouvait encore parler des Arts de la table. Fut un temps il était encore agréable de partager un moment gastronomique tous ensemble. On peut se dire de manière un peu fataliste que la société a malheureusement la cuisine qu’elle mérite.

LE TRAILER

Cette explication n’engage que son auteur.

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