PHOTO OBSESSION

PHOTO OBSESSION

Mark Romanek, 2002

LE COMMENTAIRE

L’épanouissement est une composante essentielle du commerce. Des employés épanouis font des clients heureux, susceptibles de revenir à la boutique. Tout est donc pensé pour favoriser l’épanouissement des employés : de jolis costumes, des séminaires de team building, des concours d’employé du mois, jusqu’aux messages encourageants sur le miroir des toilettes. Et malgré ça, il reste encore certains jours où il est difficile de garder le sourire.

LE PITCH

Un employé de labo photo collectionne les clichés de ses clients.

LE RÉSUMÉ

Seymour Parrish (Robin Williams) est responsable du coin photo dans une galerie marchande. C’est un homme perfectionniste qui prend son job très au sérieux.

I’ve been doing P.O.S. mini-lab work for more than 20 years now. I consider it an important job. 

Les Yorkin sont des habitués de sa boutique. Ils sont les seules personnes avec lesquelles Seymour a réussi à socialiser. Pour eux, il est Sy le photo guy. Pour lui, ils sont bien plus, quasiment une famille adoptive. Car Sy souffre de solitude. Chez lui, il a recouvert un mur entier de doubles de leurs photos ce qui traduit une obsession un peu inquiétante. Il leur fait des petites ristournes de temps en temps et offre même un appareil jetable au petit Jake (Dylan Smith), ce qui réjouit sa maman Nina (Connie Nielsen) mais pas son patron Bill (Gary Cole).

Malheureusement pour Seymour, tous ces extras se font remarquer et lui coûtent son job au terme d’une conversation pénible.

Look, Sy, I got a family. I’m not losing my job over this. I’m letting you go.

(…)

You can’t do this.

It’s done, Sy. I talked to Sims at district. Now you finish out the week and clear out your locker. And if you do something like fuck up today’s prints…

I haven’t fucked up a customer’s prints in 11 years!

Pour son dernier tirage, il réalise que Will Yorkin (Michael Vartan) a une liaison extra-conjugale. Déçu par ce qu’il croyait être une famille exemplaire, Sy glisse un cliché de Maya (Erin Daniels), la maitresse de Will, dans une boite de photos que Nina est censée récupérer.

Sy se mue en paparazzi et prend des photos de la fille de Bill avec l’intention de le faire chanter. Lorsqu’un autre technicien découvre ces clichés, une enquête est immédiatement ouverte. Les détectives Van Der Zee (Eriq La Salle) et Outerbridge (Clark Gregg) découvrent le mur de photos au domicile de Sy.

De son côté, Sy surprend Will et Maya dans leur chambre d’hôtel et les oblige à prendre des photos compromettantes à caractère sexuel. Personne n’est blessé. Les victimes sont néanmoins profondément traumatisées. La police arrive sur les lieux et arrête Sy.

Pendant son interrogatoire, Sy explique qu’il ne voulait prendre que des photos pour punir Will.

Will Yorkin had it all and he threw it away. He is not a good father.

Sa déposition suggère qu’il aurait été abusé par son père dans son enfance. Il réclame ses clichés qui sont retenus contre lui comme preuves. Elles ne font pourtant apparaitre que des objets de la chambre d’hôtel et aucune photo pornographique.

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L’EXPLICATION

Photo Obsession, ce sont tous ces gens auxquels on ne prête pas attention.

On n’a pas le temps de faire attention à tout le monde. Alors on continue son chemin en se recentrant sur ses propres priorités (cf Swimming with Sharks).

Seymour fait partie de ces personnes discrètes qu’on ne remarque pas. Il est devenu Sy, celui qu’on aperçoit vaguement depuis les caisses du supermarché. On interagit avec lui régulièrement. Mais il est quasiment transparent. On ne sait quasiment rien de lui. Aucune envie de savoir en réalité.

Comme si sa vie n’en valait pas la peine. Sans intérêt, contrairement à la nôtre ou à celle des Yorkin qui mérite qu’on l’immortalise tant elle est importante.

And if these pictures have anything important to say to future generations, it’s this: I was here, I existed, I was young, I was happy, and someone cared enough about me in this world to take my picture.

Le contraste est saisissant entre Sy qui manque d’estime de soi et les Yorkin qui ont peut-être un peu trop d’amour propre. Ils veulent donner l’impression qu’ils respirent le bonheur… sur papier glacé en tout cas. Ils sont comme tous ces gens qui font étalage de leur vie rêvée sur les réseaux sociaux, bien qu’il s’agisse d’une manière de cacher leurs propres problèmes.

Nina est pleinement consciente de la liaison de son mari et préfère fermer les yeux (cf Eyes Wide Shut). Tout comme elle, chacun·e fait semblant. Chacun·e fantasme sa vie entière et les photos donnent une occasion de la légitimer.

C’était vrai, regardez!

Les photos deviennent des preuves, des fragments de son propre mythe (cf The Treasures from the Wreck of the Unbelievable).

On oublie que les photos peuvent être retouchées. Filtrées. On oublie la vie faite de petites choses.

Family photos depict smiling faces, births, weddings, holidays, children’s birthday parties. People take pictures of the happy moments in their lives. (…) No one ever takes a photograph of something they want to forget. (…) Most people don’t take snapshots of the little things. 

Car tout le monde n’a pas la chance de gagner beaucoup d’argent, de voyager, d’avoir reçu une éducation correcte (cf Entre les Murs), d’être conforme aux standards de beauté qu’on voit dans les magazines prévus à cet effet (cf I Feel Pretty), d’avoir accès aux soins. Tout le monde n’est pas visible. Et pourtant la vie de ces gens n’a pas moins de valeur.

C’est pourquoi Sy ne devrait pas envier la vie des Yorkin car ça n’est qu’une façade. Et c’est pourquoi on devrait faire preuve d’un peu plus de compassion pour ne pas laisser ces oublié·es aux mains de créateurs de contenus qui continuent de les abrutir (cf Confessions of a Dangerous Mind) ou des populistes qui récupèrent leurs bulletins de vote.

Comme certains ont fini par s’effacer ? Qu’est-ce qui les a amené à passer à côté de leurs propres vies pour regarder celles des autres à la place (cf Sliver) ?

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Qu’est-ce qui rend les gens si ouvertement égoïstes ? Ne pourrait-on pas faire preuve de plus de solidarité (cf The Platform) ? Pourquoi on ne se parle plus ? Qu’est-ce qui justifie que la société ait perdu sa civilité (cf Joker) ? La fracture est-elle déjà si importante (cf La Haine) ?

Pourtant, la solitude est le mal du siècle. Celle de Nina est différente de celle de Sy mais guère plus enviable. On passe son temps à vouloir se démarquer des autres et cultiver sa différence alors que l’on se retrouvera toutes et tous au fond de l’eau (cf Titanic).

Avec le développement de la photo numérique, Sy a déjà disparu des galeries marchandes… qui finiront peut-être elles aussi par disparaître un jour à cause d’Amazon.

Il faudrait profiter un peu du spectacle (cf le Goût des autres, Le Stratège), dans le calme, avant que le rideau ne tombe.

LE TRAILER

Cette explication de film n’engage que son auteur.

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4 commentaires

  • Bonjour,
    Merci pour cette analyse du film. J’ai été troublé par la dernière image du film où l’on voit une photo de Sy avec la famille Yorkins. On peut supposer qu’il s’agit d’un simple fantasme de Sy. Aussi qu’en déduisez vous de la scène où Sy force Will et Maya à prendre des photos nus. Est-ce selon vous réellement arriv ? dans la mesure où l’on voit à la fin qu’il n’y a que des photos de la chambre.

    • Merci Fabien pour ce commentaire et votre question.
      La fin de l’histoire créée effectivement une confusion entre le fantasme et la réalité.
      Sy s’imagine faire partie de la famille parfaite. Il semble qu’il n’ait pris que des photos de la chambre.
      Peut-être que ces photos de nu n’étaient que des vestiges d’un traumatisme passé et que Sy n’ait fait que menacer Will et Maya de son couteau ?

      Selon moi, il s’agit de renforcer la manière avec laquelle on a tendance à fantasmer la vie des autres sur la base de quelques indices. Ces personnes familières du quotidien, que l’on croit connaître et dont on ignore finalement tout.

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