JODOROWSKY’S DUNE

JODOROWSKY’S DUNE

Frank Pavich, 2013

LE COMMENTAIRE

L’imagination n’a pas de limite. Du point de vue de la créativité, la technique est toujours plus intéressante quand elle vise à élargir le champs des possibles, plutôt que de chercher à reproduire notre environnement de manière ultra-réaliste. Des effets en spéciaux en carton nous laissent parfois des impressions bien plus fortes (cf La Science des Rêves).

LE PITCH

Un homme raconte sa bataille pour réaliser son chef d’oeuvre.

LE RÉSUMÉ

Fort du succès des films El Topo et La Montagne sacrée, le réalisateur Franco-Chilien Alejandro Jodorowsky obtient carte blanche de la part de Michel Seydoux afin de réaliser un projet fou : l’adaptation de Dune, le roman de Frank Herbert. Ce film doit être plus qu’un film.

Je voulais créer un prophète pour changer les jeunes esprits dans le monde entier. Pour moi, Dune serait l’arrivée d’un Dieu. Un Dieu artistique et cinématographique. Pour moi il ne s’agissait pas de faire un film, c’était quelque chose de plus profond. Je voulais créer un objet sacré, libre, ouvrant de nouvelles perspectives. Ouvrir l’esprit.

Il s’entoure d’une équipe de guerriers spirituels : le dessinateur Jean Giraud, alias Moebius, l’artiste Suisse H. R. Giger, l’illustrateur Chris Foss, le spécialiste des effets spéciaux Dan O’Bannon. Jodorowsky se paie le luxe de refuser les services de Doug Trumbull.

David Carradine sera son Duc Leto Atréides. Salvador Dalí jouera l’Empereur. Orson Welles et Mick Jagger seront des Harkonnen.

Pink Floyd s’occupera de la musique.

Tout devenait magique quand nous faisions ce film.

Le projet est séduisant. Michel Seydoux ne parvient cependant pas à trouver les millions manquants pour lancer la production. Le film fait peur à Hollywood.

Vous avez résolu les problèmes techniques de ces effets spéciaux, économiquement c’est raisonnable… mais on ne comprend pas votre metteur en scène. Tout était génial, sauf le metteur en scène.

Le Dune de Jodorowsky ne se fera pas.

En 1984, David Lynch hérite de la patate chaude. Le film fait un four. Jodorowsky exulte.

Je deviens heureux parce que mon film était horrible. C’est un échec! Bon c’est une réaction humaine non? Ce n’est pas très joli mais j’ai eu cette réaction. C’est pas David Lynch car il est un grand artiste. C’est le producteur qui a voulu ça.

Les plans de Jodorowsky auront néanmoins inspiré des films mythiques comme Alien, Prometheus ou Indiana Jones.

Ce film a été un guide. (…) Tout remonte à Jodorowsky.

Le réalisateur fantasque n’a pas laissé cette expérience douloureuse l’arrêter.

J’ai 84 ans mais je continue de créer. Toute ma vie j’ai créée et je crée de plus en plus. L’esprit est comme l’univers : en extension permanente. L’ouverture de l’esprit c’est tous les jours, ça grandit. 

L’EXPLICATION

Jodorowski’s Dune, c’est un échec qui n’en est pas un.

D’un côté, il y a ceux pour qui le cinéma est une industrie faite des films de commande. Les réalisateurs y exécutent ce qu’on leur dit de faire sans broncher (cf Mulholland Drive). Dans cette configuration, les spectateurs se gavent de pop-corn sans réfléchir devant des narrations basiques. Des producteurs expérimentés connaissent les formules qui fonctionnent. Pas besoin de changer grand chose afin de fabriquer des franchises à succès qui se déclinent dans le temps et font du gros business (cf Fast and Furious).

De l’autre côté, il existe un autre cinéma qui s’apparente avant tout à un art. On qualifie en général ce cinéma « d’auteur » car il est plus ambitieux et donc plus complexe. Il antagonise plus qu’il ne cherche le consensus. La conséquence est qu’il se caractérise souvent par son faible nombre d’entrées. Les cochons n’aiment pas la confiture, c’est connu. Par ailleurs, la confiture coûtant cher, les producteurs préfèrent ne pas prendre trop de risques.

Hollywood préfère les idées qu’ils peuvent comparer à d’autres films récents.

Soyons honnêtes, ce cinéma peut aussi avoir tendance à se regarder un peu le nombril. Facile de se cacher derrière sa complexité pour masquer un manque de génie. Les artistes incompris sont légions. Ils ont également nombreux à être mauvais.

Certains réalisateurs parviennent à réconcilier les deux mondes en faisant des succès populaires de qualité (cf Birdman). Ces oiseaux sont rares.

Alejandro Jodorowsky fait partie de ceux dont les rêves font peur aux grands studios.

Il faut créer un autre monde.

L’homme a une vision beaucoup trop romantique de son métier pour les grands argentiers de Californie, peu adeptes des paris.

J’essayais de trouver la signification spirituelle de ce film. (…) Les films ont un coeur, un esprit, un coeur, une ambition!

Bien qu’il ait connu son petit succès, il n’est pas à proprement parler bankable. Surtout, il est une sorte de tête brûlée. Un véritable artiste qui ne reçoit d’ordre de personne. Quand Hollywood réclame 1h30 de film, il répond qu’il veut faire une oeuvre de 14 heures.

Don’t change my dream!

Ses délires peuvent coûter très cher et ne pas rapporter grand chose, voire pire (cf Lost in La Mancha). Il est donc identifié par ceux qui rendent les rêves possibles comme un danger.

Pire que de se planter, on ne va pas lui donner l’occasion d’essayer. Hollywood punit Jodorowsky. L’arrêt du projet fut un coup d’arrêt sévère pour tout le monde. La fin d’une aventure. Un traumatisme pour Foss ou O’Bannon qui ne voulurent plus entendre parler de Dune. A priori le genre de stop dont on ne se remet pas, surtout quand on est passionné.

Pourtant, ce que Jodorowsky vécut comme une catastrophe sur l’instant ne l’empêcha pas de continuer à avancer. Le phénix trouve toujours un moyen de ressusciter de ses cendres. On ne détruit pas une idée (cf V for Vendetta).

Les choses arrivent et vous dites ‘oui’ ; puis les choses vous échappent et vous dites ‘oui’.

Mieux, le Dune de Jodorowsky a inspiré d’autres très grands oeuvres qui ont libéré les esprits elles-aussi à leur manière.

Ce projet reste comme une étoile dans la nuit. Il était trop beau, trop grand. Un but inatteignable. Une légende. Si le Dune de Denis Villeneuve est déjà certainement une grande oeuvre, ce ne sera jamais le Dune de Jodorowsky. Il en est presque mieux ainsi.

Ce film qui n’en fut pas un méritait d’exister, au moins sous la forme d’un documentaire. Afin de rendre hommage à un artisan pionnier, faiseur de rêves.

LE TRAILER

Cette explication n’engage que son auteur.

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