C’EST DUR POUR TOUT LE MONDE

C’EST DUR
POUR TOUT LE MONDE

Christian Gion, 1975

LE COMMENTAIRE

Ce n’est pas au vieux singe que l’on apprend à faire la grimace. Une fois arrivée au sommet, l’homme d’expérience sait bien s’entourer afin d’y rester. Il sait aussi qu’il doit toujours surveiller ses arrières. Se méfier de ceux qui veulent sa place.

LE PITCH

Un jeune loup s’attaque au berger.

LE RÉSUMÉ

Dan Letellier (Francis Perrin) intègre l’agence de publicité Publistella de Paul Tardel (Bernard Blier). Il se fait immédiatement remarquer rapidement par le patron.

Vous me plaisez vous. Allez m’attendre dehors, je vous verrai dans cinq minutes. (…) J’adore les jeunes gens qui n’ont pas froid aux yeux.

Bien qu’il ne soit encore qu’assistant, Letellier se voit confier la réalisation d’une campagne importante. Lors de la présentation client, Tardel l’interrompt.

Restons-en là pour aujourd’hui.

Letellier n’est visiblement plus dans les petits papiers.

Le vieux veut que tu te tires immédiatement et sans délais.

En sortant, Letellier croise son premier client en la personne de Monsieur Gilles (Robert Castel). Car Letellier comprend que la publicité sourit aux audacieux. Il ouvre sa propre agence : la TTC. Son ami Laurent (Bernard Le Coq) s’inquiète.

T’es dingue de t’attaquer à Tardel!

Mais Letellier ne craint rien ni personne. Il installe ses quartiers dans une péniche. Darty, Jesus Jeans… ses campagnes se font remarquer dans Paris. TTC commence même à débaucher des employé·es de Publistella comme Toby (Caroline Cartier). Alors Tardel s’agace.

Ou bien il rentre dans le rang et il travaille sous mes ordres, ou je lui mène la vie dure et je ne lui donne pas 15 jours pour être à genoux.

Letellier résiste et prouve que son agence est solide. À tel point que Tardel veut lui proposer un deal.

Partageons les poires en deux, voulez vous ?

Letellier refuse. Il veut suivre son chemin.

Monsieur Tardel je vous aime bien au fond. Vous me faites même un peu pitié.

Le patron de Publistella envoie son fidèle Marcel (Claude Piéplu) espionner son concurrent. Mais Marcel trahit son employeur de toujours.

Ça fait plus de quarante ans que je connais Tardel. Il avait à peu près votre âge. Cela fait plus de quarante ans que je le hais.

Cette fois, c’est Letellier qui a droit à la plus belle table du restaurant. Il est prêt à ne pas commettre les mêmes erreurs que son prédécesseur.

L’EXPLICATION

C’est dur pour tout le monde, c’est l’américanisation de la France.

À l’origine, la France avait la réputation d’être un pays de gaulois bon vivants, solidaires et attachés à leurs traditions. C’était la France d’Astérix, un pays souverainiste de gauche. Le village formait une sorte de phalanstère auto-suffisant qui résistait encore et toujours à l’envahisseur. D’une certaine manière, on était déjà dans la crainte d’un grand remplacement. À la fin, tout le monde se chamaillait mais les disputes trouvaient une résolution autour d’un bon banquet avec de la cervoise et du sanglier.

Au fil du temps, la France a évolué pour se faire connaitre dans le monde entier à travers ses idées lumineuses et son sens de la chevalerie. Ce fut une France à la fois élitiste et bohème (cf Cyrano de Bergerac, Les Trois Mousquetaires, Ridicule).

La République a ensuite ancré définitivement la liberté, l’égalité et la fraternité dans sa constitution.

Après quoi, la France a connu une période impérialiste (cf Napoléon) à l’issue de laquelle son identité s’est un peu diluée. Après 1945, il fallut reconstruire entre anciens collabos et néo-résistants (cf Uranus, le dernier Métro).

Les États-Unis, via le plan Marshall, ont financé les Trente Glorieuses. Ils en ont aussi profité pour diffuser les idées capitalistes dans l’hexagone (cf Playtime).

Si les Français n’ont pas complètement perdu leur caractère contestataire, à l’image du chauffeur de Tardel (Hubert Deschamps), la musique a commencé à changer.

Ah le fric! Le fric! Toujours le fric! Les salaires ne suivent pas l’augmentation des prix…

Écoutez mon vieux Martin, c’est dur pour tout le monde!

Le patron, fataliste, fait comprendre à son employé qu’il faut la fermer et ne pas faire la gueule.

Les bohèmes tentent de résister (cf La Maman et la Putain). Ils plaisent encore aux femmes comme Carole (Nicole Rougé).

T’es plus marrant au chômage.

Avec l’américanisation de la société, ces romantiques sont progressivement sont écrasés par des patrons d’agence de publicité sans scrupule comme Tardel.

Les affaires sont les affaires.

Du haut de son agence, Tardel trône comme un Pape sur les Champs-Elysées. Cynique, il fume son cigare et parle comme Gordon Gekko (cf Wall Street).

L’argent, le fric d’accord. Ça sert à acheter une voiture, deux voitures. Et après ? Ça sert à acheter un hotel particulier. Et après ? L’argent. Ce que nous, nous appelons ‘l’argent’, ça sert à acheter les hommes. À les manipuler de la coulisse. Tout homme a son prix. Même vous, qui soit disant n’êtes pas à vendre!

Tardel ne prend pas le même ascenseur que ses employé·es. Son agence est un cirque assumé. On y raconte n’importe quoi, tant que cela permette de vendre et quitte à ajouter de la lessive dans la bière pour la faire mousser davantage…

Je vois tout à fait le positionnement du produit. Ce qu’il faut, ce n’est pas vendre du café. Ça, tout le monde sait le faire. Nan, il faut vendre du rêve! Le soleil des tropiques, la samba… Ce qu’il faut, c’est que le pauvre type qui boit son café dans son HLM soit persuadé qu’il est au Brésil alors qu’il n’y foutra jamais les pieds!

L’éthique à la française a disparu au profit de l’utilitarisme anglo-saxon. Chacun essaie de se démerder pour réussir. Les femmes couchent utile (cf Promotion Canapé). Quant aux hommes de pouvoir, ils commencent déjà à se comporter comme des porcs (cf Harvey Weinstein).

La petite blonde, elle est pas dégueulasse. Je la baiserais, mal. Mais je la baiserais bien.

Dans cette France là, il n’y a déjà plus d’amis (cf There will be Blood, Swimming with Sharks). On ne compte que des clients ou des concurrents.

La publicité, comme la guerre, ont le même vocabulaire : On fait des ‘rapports’, des ‘plans’, des ‘campagnes’ ; on a une ‘stratégie’ pour atteindre une ‘cible’.

Pas de cadeau. On n’hésite d’ailleurs pas à torpiller ceux d’en face. Ambiance Watergate (cf Les Hommes du Président).

S’il y a un cadavre dans le placard, trouve le ; s’il n’y en a pas, on en mettra un!

Avec Tardel a émergé une caste de brigands pour lesquels tout semble facile dès lors que cela permette de produire de la richesse, et s’en mettre plein les poches. Letellier va marquer un nouveau règne : celui des jeunes opportunistes sortis d’école de commerce qui carburent à l’arrogance (cf Les Sous-Doués, La Conquête, Bernard Tapie, Macron à l’Elysée). Il n’est pas un héritier, mais il est un imposteur assumé (cf 99 Francs).

Mon seul talent, c’est de faire croire que j’en ai.

Dans son agence, Letellier réactualise les bonnes vieilles méthodes. Il institutionnalise le sexisme.

Si Carole comprend, tout le monde peut comprendre.

Tôt le matin, Letellier peste déjà contre les éboueurs.

Y’en a qui se la coule douce…

C’est avec des génies comme Letellier qu’on finit par croire que la lessive lave plus blanc que blanc ou qu’en France, on n’a pas le pétrole, mais on a les idées. Pendant ce temps, le pays bascule gentiment vers un consumérisme creux (cf Buy Now). Letellier s’en excuserait presque.

J’avais pas le choix…

C’est fini. Les pleutres ont pris les rennes du commerce. Demain, ils lorgneront sur la politique. Jean-Paul Sartre se retourne dans sa tombe.

LE TRAILER

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