AMERICAN GIGOLO
Paul Schrader, 1980
LE COMMENTAIRE
Les femmes qui marchent dans la rue sont encore trop souvent harcelées. Des inconnus les déshabillent du regard, ou leur font des réflexions désobligeantes. Alors les femmes sont contraintes de regarder par terre et se cacher derrière une casquette et des lunettes de soleil pour ne pas se faire ennuyer. Ce n’est pas le cas des hommes qui ont cette chance de pouvoir marcher incognito. On ne les calcule pas. Ils se retournent. Personne ne les suit. Quelle chance.
LE PITCH
Un escort boy est suspecté de féminicide. Sale affaire à Palm Springs…
LE RÉSUMÉ
La cote de Julian Kay (Richard Gere) est au plus haut à Los Angeles. Il est tellement demandé qu’il peut se permettre de négocier les tarifs auprès de ses agents comme Anne (Nina van Pallandt).
It’s only fair.
Car Julian a le luxe rare de pouvoir travailler avec les agents qu’il souhaite, ou les clientes qu’ils désirent.
I don’t do fags.
Son métier n’est pas commun. Cela n’a pas l’air de le déranger.
Doesn’t it ever bother you Julian?
What?
What you do.
Leon James (Bill Duke) lui propose de rendre visite à monsieur (Tom Stewart) et madame Rheiman (Patty Carr). Le mari a des fantasmes un peu malsains, du genre Mazan : il veut voir sa femme se faire prendre.
Slap that cunt!
Entre temps, Julian a fait la connaissance de Michelle (Lauren Hutton) qu’il va revoir fréquemment. Elle devient sa régulière.
I can’t stop thinking about you.
Judy Rheiman est retrouvée morte à son domicile. Le détective Sunday (Héctor Elizondo) mène l’enquête. Julian n’a pas d’alibi.
I want to cooperate with the police in any way I can, but these are very delicate matters. Publicity’s the last thing I want.
La cliente (K Callan) avec laquelle il se trouvait la nuit du meurtre le lâche. Exactement comme l’avait prédit Leon.
I’m just trying to warn you as a friend. If those bitches ever turn on you, you’re through.
Julian est pris dans une spirale infernale. Il a été piégé sans parvenir à savoir par qui, ni pourquoi.
How much?
It doesn’t make a difference how much. The other side will always pay more.
I’ll do anything you want me to do. (…) Why me??
Julian est un dommage collatéral. Autrement dit, il est le dindon de la farce. Il se retrouve seul. Plus personne ne le protège. Même Michelle doit partir à Rome.
Wait for me.
I don’t know if I can.
Incarcéré, dans l’attente d’un procès qui s’annonce mal (cf La dernière Marche).
Michelle annule finalement son voyage avec son mari pour se rendre au parloir. Elle reconnait avoir passé la nuit du drame avec Julian.
You could have forgotten me…
I’d rather die.
Elle vient de sauver les fesses à Julian, au prix de son mariage d’intérêt.
Julian peut enfin respirer.

L’EXPLICATION
American Gigolo, ce sont les risques du métier.
Les personnes qui rentrent sur le marché du travail avec leur diplôme en poche essaient de se ruer sur le premier travail qui passe, car il n’y a finalement pas tant d’options que cela – n’en déplaise aux présidents qui pensent qu’il faut simplement traverser la rue. Avant de faire son choix, personne ne prend vraiment en compte les risques du métier.
Julian Kay est un homme qui a choisit le confort d’une vie facile, superficielle et sans attache. Sans doute un ultra-sensible qui se protège derrière son métier d’escort (cf The Girlfriend Experience, Pretty Woman).
Julian craint par dessus tout de tomber amoureux. Ce serait une catastrophe pour ce loup solitaire. S’il venait à développer des sentiments pour une femme, il pourrait en souffrir (cf Les Liaisons dangereuses). Parce qu’en devienant exclusif, il commencerait à se sentir coupable avec d’autres clientes.
You got scruples now?
Mais surtout, il risquerait de s’attacher. Il s’exposerait. Car les sentiments ne sont pas toujours réciproques. La femme qu’il aime pourrait l’abandonner comme une vieille chaussette, partir en voyage en Europe. Il ne s’en remettrait pas.
Comment accorder sa pleine confiance à quelqu’un dans ce monde où chacun roule pour sa gueule ?
You trick for other people, you cheat me out of money and then when you need a favor you come back to me.
Alors Julian se cache. Impossible de savoir qui il est vraiment (cf Anora). Julian parle de nombreuses langues. Il donne l’impression de se mettre à nu mais joue plusieurs rôles (cf Masques). Ce qui lui permet de se soustraire comme une anguille aux questions trop intimes. Quand on s’approche trop près de lui, il ferme la porte aussitôt.
You know everything you need to know.
Il ne fait pas l’amour. Son métier est de donner du plaisir, tout en feignant d’en prendre.
I love it when you kiss me and when you touch me, but when you make love, you go to work.
Il ne doit surtout pas se dévoiler dans un métier où l’on marche en permanence sur une corde raide.
Chacun·e a malgré tout besoin d’une protection (cf Casino, Oppenheimer), Julian n’a aucune assurance vie. Il commet une première erreur en multipliant les relations sans profondeur. Son réseau parait important mais il ne tient qu’à un fil. En cas de problème, il n’a pas d’appui. Julian est un fusible trop facile à faire sauter.
You stepped on too many toes. Nobody cared about you.
Obsédé par l’idée d’être libre, Julian diversifie ses sources revenus pour ne pas se mettre en dépendance d’un seul maquereau (cf Un Prophète). Il fait une autre erreur en croyant que son talent est exceptionnel.
I’m gonna get you wet, I know how to do this.
Comme si ses charmes lui donnaient l’avantage dans le rapport de force avec ses clientes dont il était capable de faire tourner la tête.
I can’t be possessed.
Malheureusement, il n’est rien d’autre qu’une vulgaire marionnette aux mains des riches – et les riches n’ont besoin de personne (cf Parasite).
In times of austerity, it is the privileged who should lead the way, who should set an example for the rest of the country.
On peut facilement jeter Julian à la poubelle. Ces femmes qu’ils fréquentent sont infidèles. Pourquoi le seraient-elles moins avec lui ? Elles se servent de lui quand il est utile, puis elles s’en vont sans plus le connaître. Les clientes se moquent complètement de lui – ou de ce qui peut lui arriver.
You live off the good grace of a small number of people.
Au moindre problème, on ne sait plus qui il est. Julian n’a pas d’alibi.
She has a reputation to protect.
Il craint aussi de se retrouver sur le carreau. À raison, puisqu’en tant que produit consommable, il a lui aussi une date d’expiration.
Things are different now, I’m more than what I used to be. I’m getting older, I got to keep moving forward.
Il a très peur, car il ne sait rien faire d’autre.
It’s all I’m good at.
Malgré tout ses efforts, il s’est lui même pris au piège de son style de vie.
All I see is a frame.

Cet imbécile n’a pas de solution. Il lance des S.O.S. à Michelle, afin de lui signifier qu’il tient à elle – sans dire les mots interdits.
You still don’t understand.
Understand what?
Who I am. (…) You don’t even understand who you are and why you’re sitting here.
Michelle a la clé de la liberté de Julian. Elle attend néanmoins que cet homme soit au plus mal. Non pas pour lui donner une leçon, mais plutôt pour qu’il se rende compte qu’elle ne le laissera pas tomber. C’est la meilleure manière. Elle le laisse s’enfoncer pour mieux lui tendre la main. Au plus profond de lui, il sent qu’il est amoureux mais il doit se retrouver au bord du précipice pour se permettre de ne plus avoir peur. Julian doit avoir le sentiment de tout perdre.
It’s taken me so long to come to you.
Ce qu’il craignait le plus vient de se réaliser, il est amoureux. Et c’est la chance de sa vie. Il aura mis un peu de temps temps à le comprendre.