L’HOMME
QUI NE SE TAISAIT PAS
Nebojša Slijepčević, 2024
LE COMMENTAIRE
On dit souvent qu’on est dans le même bateau (cf Titanic). Alors que l’on pourrait tout aussi bien se trouver dans un train lancé à grande vitesse vers nulle part (cf Le Transperceneige), ou un train régional se caractérisant par son retard chronique. Quand il arrive à destination.
LE PITCH
Un train est arrêté en Bosnie par un groupe paramilitaire.
LE RÉSUMÉ
Un train circulant entre Belgrade et Bar stoppe brusquement sur la voie, sans annonce. Dragan (Goran Bogdan) se réveille. C’est la guerre en ex-Yougoslavie.
L’arrêt n’était pas prévu.
Un groupe de soldats s’approche du train. Les passagers s’inquiètent.
C’est qui ces types…?
Aucune idée.
Ils cherchent qui ?
C’est l’armée. Probablement des déserteurs ou des trafiquants d’armes.
Dragan fume nerveusement sa cigarette. L’un des soldats (Alexis Manenti) grimpe à bord.
C’est un contrôle de routine. Dites leur de sortir leurs papiers.
Les passagers sont sommés de regagner leur compartiment.
Préparez vos documents! Sortez vos papiers!
Des hommes sont conduits en dehors du wagon.
Emmenez-le!
Dans le compartiment de Dragan, une étudiante (Lara Nekić) monte le son de sa musique tandis que Milan (Silvio Mumelaš) tire le rideau comme si cela pouvait le protéger de potentielles représailles.
Je n’ai pas de papiers…
Dragan essaie de le rassurer.
Ça va aller Milan n’ayez pas peur. On ne les laissera toucher à personne, d’accord?
Le soldat contrôle le compartiment. Il interroge Dragan.
Quel est le Saint Patron de votre famille ?
C’est au tour de Milan, qui n’a pas de papiers. Le soldat veut le débarquer. Lorsque Tomo Buzov (Dragan Mićanović), un officier à la retraite, s’interpose.
Laissez le tranquille!
Comment ? Vous avez dit quelque chose ?
Laissez le gamin tranquille, il n’a rien fait.
Le ton monte avec le soldat.
Assis, cela ne vous concerne pas!
Si ça me concerne! Vous traitez les honnêtes gens comme des animaux. Il y a des lois dans ce pays!
Dragan baisse les yeux.
Le soldat embarque l’officier. Par la fenêtre, Dragan regarde une vingtaine d’hommes s’éloigner dans des camions. Milan est toujours dans le compartiment.
Le train repart. Dragan allume une autre cigarette avant de disparaitre dans l’obscurité.

L’EXPLICATION
L’Homme qui ne se taisait pas, c’est ne pas s’effacer.
Dans la société du spectacle, Guy Debord ne cherchait pas à dénoncer la spectacularisation mais plutôt le fait que chacun·e vive de manière passive. On assiste tranquillement à un spectacle. Après quoi, on se contente de donner son opinion sur les réseaux sociaux, où ils finiront noyés parmi d’autres commentaires. On n’ose certainement pas monter sur scène pour être dans l’action (cf Yannick), ni aller contre le sens du vent (cf L’Aventure du Poséidon).
On essaie tellement de profiter pleinement du jour présent (cf Le Cercle des Poètes disparus) que l’on finit par se moquer de la petite trace que l’on pourrait laisser dans l’Histoire. Cela conduit à se planquer, par confort. Minable, le temps que l’orage passe (cf Le Pianiste)…
C’est dommage car l’Histoire est justement faite de petites traces.
Et c’est ainsi que l’on devient un mouton de Panurge, risquant de suivre bêtement le groupe vers le fossé (cf Le Suiveur) ou d’être tout simplement victime de l’orage (cf Take Shelter). Car la foudre peut frapper n’importe qui, y compris celles et ceux qui se croient à l’abri car elles se tiennent à carreau.
Dans cette ex-Yougoslavie en guerre, il n’y a plus de règle. La violence profite de l’anarchie ambiante. Des personnes peuvent monter en cours de route et se imposer leur pseudo-autorité grâce à leurs armes (cf Civil War). Les passages sont tous en danger.
D’ailleurs, personne ne sait vraiment qui sont ces soldats, ni ce qu’ils veulent. Ils n’ont pas de badge et ne se sentent pas le besoin de se présenter. Face aux questions innocentes des passagers, ils ne se justifient pas. Ils donnent des ordres.
Avez quelle armée êtes-vous ? Qui vous a donné le droit de contrôler les gens ?
Ça ne vous regarde pas.
Les passagers ont beau être passifs, ils ne sont pas bêtes. Tout le monde comprend que quelque chose n’est pas juste.
Ils n’ont pas le droit, on n’est pas au Far West!
Si la faction des Aigles blancs serbes en ont après les musulmans a priori, ils sont aussi susceptibles d’emmener avec eux le moindre opposant de manière autoritaire.
Vous n’avez pas de papiers. On va vous chercher dans le système.
Une autre façon de dire que la personne n’ayant pas ses papiers sera conduite à la fosse.
Chacun·e devient une cible.
Du calme vieil homme, votre tour viendra…

Devant la menace, tout le monde préfère se taire. On ne bronche pas (cf I comme Icare). Et la rafle se déroule calmement devant les passagers médusés.
Jusqu’à ce que quelqu’un ait le courage irréfléchi de prendre la parole.
Tomo Buzov ne parle pas pour rassurer Milan, comme le fait Dragan. Il interpelle l’autorité représentée par ce soldat anonyme et belliqueux.
Tomo Buzov attire l’attention de la sentinelle (cf Matrix). Il fait partie de ces gens pour lesquels il est important de pouvoir se regarder dans une glace le lendemain (cf L’Armée des Ombres). Son but n’est pas de jouer au héros pour impressionner la galerie (cf San Andreas), ou de mourir en martyr. Simplement, il ouvre sa gueule face à une autorité qui n’est pas légitime parce qu’il trouve que c’est injuste. Sans penser à ce qu’il peut gagner, ou perdre.
En ne se taisant pas, il pose problème. S’il n’était pas dans le radar du soldat, il est une menace pour le système. Il faut donc le supprimer au même titre que les autres.
Parce qu’il ne se tait pas, Tomo Buzov se sacrifie (cf Sacrifices of War). Puisque malheureusement les défenseurs de la justice ne gagne pas toujours.
Tomo Buzov ne pouvait pas se taire. Au moins, il a sa conscience pour lui. Il a préféré mourir la tête haute que de vivre dans un monde avec lequel il n’était pas à l’aise.
Sa mort ne sert pas à rien puisqu’elle rappelle qu’il faut continuer à se battre contre l’injustice. Accessoirement, elle sauve la vie de Milan et donne du courage pour la suite.
Ne bougez pas et n’ayez pas peur.
C’est ce qui lui vaut qu’on s’intéresse à lui aujourd’hui (cf Gatsby le Magnifique). Dragan peut s’effacer dans l’ombre. Il va devoir continuer de vivre partagé entre un lâche soulagement, et la honte.