GREASE
Randal Kleiser, 1978
LE COMMENTAIRE
Quand le moment arrive de faire le grand saut dans la vie active, on ne se sent plus de joie – mais jamais complètement prêt·e. Même les fils de bonne famille qui ne doutent habituellement de rien, et certainement pas d’eux-mêmes, se posent quelques questions. Ils ne le montrent pas. On leur a appris à masquer leurs émotions. Tandis que les autres peuvent entrer en hyperventilation à la simple idée de penser au futur.
LE PITCH
Un histoire d’amour de vacances se reforme au lycée.
LE RÉSUMÉ
Danny Zuko (John Travolta) et Sandy Olsson (Olivia Newton-John) flirtent gentiment pendant l’été (cf Conte d’Été). La rentrée approche. Il est temps de se dire au revoir, car Sandy repart en Australie. Sandy voudrait que son idylle continue. Danny fait semblant d’y croire, même s’il ne se fait aucune illusion.
Is this the end?
Of course not, it’s only the beginning!
L’histoire sera sans lendemain.
À Rydell High School, Danny retrouve sa bande et fait vaguement référence à une blonde qu’il a fréquentée pendant l’été.
I did meet this chick, she was sort of cool.
Il ignore qu’un concours de circonstances a empêché Sandy de repartir dans l’hémisphère sud. De son côté, elle intègre Rydell sans savoir que son amoureux est le chef des T-Birds (cf Steak).
Tous les deux tombent nez à nez.
Sandy!!
Danny??
Devant ses potes Doody (Barry Pearl), Sonny (Michael Tucci), Putzie (Kelly Ward), et Kenickie (Jeff Conaway), Danny fait le malin. Sandy est un peu prude. Il tient à préserver sa réputation de bad boy qui ne doit montrer aucun signes de vulnérabilité. Alors il se comporte comme un connard. Sandy est déçue et le fait savoir.
What’s the matter with you? What happened to the Danny Zuko I met at the beach? (…) You’re a fake and a phoney and I wish I never laid eyes on you!
Elle ne se laisse pas abattre et bataille pour intégrer la bande des Pink Ladies de Betty (Stockard Channing), Frenchy (Didi Conn), Jan (Jamie Donnelly) et Marty (Dinah Manoff). Le Women’s Lib pointe le bout de son nez…
Men are rats!
Ces jeunes femmes n’ont pas tort. Si elles savaient ce que les garçons pensent d’elles…
They’re only good for one thing.
Cependant, Sandy a du mal à tourner la page (cf L’Amour ouf).
There’s nothing else for me to do. I’m hopeless and devoted to you.
Le lendemain, Danny s’excuse tout penaud auprès d’elle.
It was me, of course, but it wasn’t me.
Mais leur rendez-vous tourne court à cause de leurs ami·es.
Lors du bal de l’école (cf The Prom), Danny danse avec Sandy. Mais c’est avec Cha-Cha (Annette Charles) que Danny va gagner le grand prix décerné par Vince Fountain (Edd Byrnes) (cf La Fièvre du Samedi Soir). Ce qui n’est pas du goût de Sandy.
Danny tente à nouveau de se faire pardonner en emmenant Sandy au drive-in. Mais il est trop entreprenant. Sandy n’a aucune envie de perdre sa virginité à l’arrière d’une voiture. Elle s’enfuit. Il se sent plus nul que jamais.
Can’t you see I’m in misery?
Les couloirs du lycée pue le sexe. Betty a peur d’être enceinte. La rumeur enfle. Kenickie serait le père.
Lors d’une course de voiture (cf La Fureur de Vivre, Fast & Furious), Danny fait preuve de courage. Au loin, Sandy regarde son champion triompher et se dit qu’elle a raison d’être toujours amoureuse de lui.
Tous les deux se retrouvent enfin. Danny a fait des efforts pour changer son comportement : Il a intégré l’équipe d’athlétisme. Quant à Sandy, elle porte désormais un blouson en cuir et elle fume des cigarettes. Chacun a fait un pas vers l’autre. C’est une déclaration d’amour.
You’re the one that I want.
Le couple peut monter à bord d’une voiture qui décolle vers le ciel.

L’EXPLICATION
Grease, c’est l’antichambre d’une vie ratée.
Si l’on regarde le lycée d’un point de vue linéaire, alors il suit les années collège. Un moment qui serait presque émouvant s’il n’était pas aussi sordide, pendant lequel les adolescent·es achèvent leur développement avant de devenir des membres productifs de la société (cf The Yards). Ils ou elles commencent à se maquiller, à conduire et se rentrer dedans (cf Les Beaux Gosses). Tout cela se fait généralement dans la plus grande maladresse.
It was really romantic.
Sur un plan anti-chronologique, le lycée devient la dernière étape avant le grand bain. La dernière chance de se reprendre car les mauvaises habitudes ne vont pas en s’arrangeant. C’est pourquoi on y repense avec nostalgie en se disant que si l’on pouvait remonter le temps, on ferait certainement les choses différemment (cf Retour vers le Futur).
C’est l’heure des décisions qui font peur car elles conditionnent la suite. Frenchy ne sait pas qu’en plaquant son école d’esthéticienne pour finir ses études, elle a probablement fait le meilleur choix de sa vie. Betty joue avec le feu en couchant avec Kenickie. Tomber enceinte si jeune la condamnerait à une vie d’errance.
À l’époque, on ne sortait pas des rails comme aujourd’hui. Les reconversions professionnelles et autres réinventions n’existaient pas. Quant aux rencontres, elles duraient jusqu’à ce que la mort sépare, pour le meilleur et souvent pour le pire (cf Le Chat). Il ne fallait pas se tromper.
If I could only have a guardian angel who would tell me what to do.
Tout allait déjà très vite.
Summer lovin’ happened so fast.
La pression était déjà forte.
Attention seniors. Before the merriment of commencement commences, I hope that your years with us here at Rydell have prepared you for the challenges you face. Who knows? Among you there may be a future Eleanor Roosevelt or a Rosemary Clooney, and among you young men, there may be a Joe DiMaggio, a President Eisenhower, or even a Vice-President Nixon. But you will always the glorious memories of Rydell High. Rydell forever. Bon voyage.
La société patriarcale poussait les femmes dans les pattes des hommes, qui devaient prouver qu’ils avaient le potentiel de devenir des darons.
The only man a girl can depend on is their daddy.
Le défi de Danny était de réussir à faire des trucs de couple, comme rencontrer la belle-famille (cf Mon Beau-Père et Moi).
My parents want to invite you to tea on Sunday, you wanna come?
I don’t like tea.
You don’t have to drink tea!
Well, I don’t like parents.
Danny devait accepter de devoir quitter ses copains pour embarquer avec sa partenaire dans une belle aventure.
You guys can’t follow a leader all your life… Oh come on guys, you know you mean a lot to me but Sandy does too.
Danny devait foncer.
Don’t think so much.
Il a délivré, pour le plus grand plaisir de Sandy qui a eu l’impression d’être une princesse de Walt Disney touchée par la grâce et jalousée de ses copines.

Pour lui prouver son amour, elle s’est mise à s’encanailler en fumant et en portant un blouson en cuir. Ce style, elle l’abandonnera plus facilement que la cigarette. La nuit, elle va se mettre à respirer fort. Ses cheveux vont blanchir. Sa peau va se rider. Malheureusement, Sandy ne parviendra pas à compenser sa décrépitude par son intellect. Il va se lasser d’elle.
Lui qui mettait le feu sur le dance floor va prendre du bide. Plus tard, il fera la danse des canards dans des programmes TV de seconde zone, s’il ne se fait pas un petit tour de reins ou une sciatique. Elle ne tolérera plus ses pets. Par conséquent, il se mettra à picoler et flanquera à sa femme une bonne paire de claques de temps en temps pour passer son aigreur. C’est parti tout seul.
Tous les deux ne le savent pas mais ils ne se préparent un avenir radieux.
En même temps, quand on tient de pareils propos…
You better shape up cause I need a man. (…) I need a man who can keep me satisfied.
On ne peut forcément qu’être déçue.
Il repensera avec amertume aux bêtises qu’il disait dans sa jeunesse.
I got chills, they’re multiplying and I’m losing control. Cause the power you’re supplying it’s electrifying!
Qu’il est loin le temps des frissons…
Au lycée, on pense aux examens. On ferait bien de ne pas négliger le reste.
Waouh, cette lecture ultra-pessimiste de Grease m’a vraiment scotché ! Je l’ai revu récemment avec des amis, dans un moment de nostalgie des années 80, et on chantait tous You’re the One That I Want sans vraiment réfléchir. Votre angle « antichambre d’une vie ratée » prend totalement sens quand on prend un peu de recul.
C’est vrai que derrière les paillettes et les chorégraphies, on sent cette pression sociale énorme qui pèse sur ces adolescents. Danny doit jouer les durs devant ses copains, Sandy finit par « s’encanailler » pour lui plaire… Au final, aucun des deux ne reste vraiment fidèle à lui-même.
Votre projection sur leur avenir (les désillusions, les claques, l’amertume) est franchement sombre, mais incroyablement réaliste. On a tendance à fantasmer cette époque soi-disant « innocente » des années 50-60, alors que vous montrez bien à quel point les choix faits à cet âge-là pouvaient enfermer une vie entière, sans vraie possibilité de se réinventer.
Cela me donne envie de revoir le film avec un œil plus critique. J’ai pour habitude de regarder les comédies musicales pour me changer les idées, mais vous prouvez qu’elles peuvent aussi être des objets d’analyse sociologique très pertinents. Brillant !
Merci Bastien. Il est parfois amusant de dézinguer les mythes. Grease est une comédie musicale dont les titres phares sont devenus des classiques de la culture populaire. Tout le monde connaît les paroles sans vraiment s’interroger sur l’histoire du film. On peut aussi se prêter à l’exercice sur Mamma Mia!