STEAK
Quentin Dupieux, 2007
LE COMMENTAIRE
On a recours à la chirurgie esthétique pour se réparer le visage (cf Au Revoir là-haut), par amour pour les Bogdanov (cf Rock’n Roll) ou simplement pour courir après un passé qui ne reviendra jamais (cf The Substance). Car on ne peut pas figer la beauté. L’esthétique évolue. On n’accepte plus la vie et les années qui passent. Sans s’en rendre compte, on bascule dans un autre monde qui sépare les individus par un grillage.
LE PITCH
L’amitié de deux hommes est testée par la superficialité du regard des autres.
LE RÉSUMÉ
Georges (Ramzy Bédia) se fait harceler par ses camarades à l’école. Cette situation le pèse. Il trouve une mitraillette par hasard, après un accident de la route. Perdant patience, il commence à s’en servir. Sonné par son crime, il erre un peu hagard. Son copain Blaise (Éric Judor) le retrouve et s’amuse de cette mitraillette. Manque de pot pour lui, c’est le moment où les flics arrivent. C’est donc Blaise qui part en HP (cf She’s so lovely).
Taisez vous!
… Pourquoi ?
À sa sortie, le pauvre Blaise n’a plus de famille. Sa mère lui a laissé un mot sur le frigo.
N’essaie pas de nous retrouver et prends soin de la maison.
Le monde a changé (cf Hibernatus). Blaise est largué.
‘La vache’ ça se dit plus. C’est ringard.
Georges ghoste Blaise. Il s’est fait une opération de chirurgie esthétique pour rejoindre les Chivers, une bande composée de Dan (Vincent Belorgey), Serge (Jonathan Lambert), Félix (Sébastien Akchoté) et Max (Laurent Nicolas). Ils roulent en 4×4, portent des vestes rouges, ont le visage refait et boivent du lait. Ce sont les mecs cool du bahut. Et Georges est sur le point d’intégrer la bande!
Blaise tente de s’incruster en s’agrafant le visage pour ressembler aux autres. C’est en venant en aide à Dan, attaqué par un barbu, que Blaise gagne son visa pour faire partie des Chivers. Dan tombe sous le charme et le rebaptise.
‘Blaise’ ? Ça chie. Moi j’vais t’appeler ‘Chuck’!
Georges constate qu’il a fait plein de sacrifices pour rejoindre les Chivers alors que Blaise est en train de lui voler la vedette. Pire, il se fait calculer par Serge après avoir fumé.
Sanction!
Cette erreur fatale lui vaut d’être exclu des Chivers.
De son côté, Blaise fait la manche pour trouver les fonds lui permettant de se faire refaire son visage. Un infirme (Sébastien Tellier) lui suggère de kidnapper une petite fille et demander une rançon à sa mère. Bonne idée. Blaise gagne assez d’argent dans la manoeuvre pour se payer son opération, son 4×4 et sa veste. À présent c’est lui la star. Il se permet le luxe de reprendre à son compte les blagues de Georges auxquelles il ne comprenait rien.
Georges revient furax. Il interrompt la petite réunion et menace les Chivers de sa tronçonneuse.
En fait, vous êtes des nuls les Chivers!
Le malaise est palpable.
Dans le tumulte, Blaise abat Dan par erreur avec sa carabine.
Georges et Blaise s’enfuient et se font attraper par la police, tous les deux cette fois-ci.

L’EXPLICATION
Steak, c’est l’importance de s’en battre.
Le besoin de validation est la véritable malédiction du XXIe siècle. Les réseaux sociaux n’ont pas arrangé les choses. Quand des personnes se soucient trop de l’avis des autres, elles se mettent en situation de dépendance. Ce qui peut les conduire à faire tout un tas de conneries.
C’est le problème de Georges.
Georges ne s’en bat pas les steaks. Depuis tout petit, l’idée d’appartenir à un groupe le rassure. Cela voudrait dire qu’il existe, parce que Georges s’estime trop faible pour exister tout seul. Accessoirement, le groupe pourrait aussi le protéger du harcèlement dont il est victime (cf Il est revenu). Son insécurité chronique se transforme en violence (cf Joker). Georges commet l’irréparable.
Déjà, c’est pas très bien.
En plus, il lâche son pote. Blaise porte le chapeau. À sa sortie, cet hypocrite de Georges ne s’excuse même pas.
Je t’ai jamais jugé pour ce que t’as fait.
C’est vraiment pas terrible.
Les années passent mais le besoin de validation de Georges est tellement fort qu’il n’a pas disparu. En vérité, il ne sera jamais comblé. Donc Georges se sentira toujours comme le vilain petit canard, où qu’il soit. Il a de telles carences identitaires qu’il ne s’intéresse pas à un groupe dont les valeurs pourraient lui correspondre. En fait, il veut se rapprocher de n’importe quel groupe qui pourrait l’accepter. Ce qui veut dire que Georges délègue au groupe la définition de son identité. On comprend tout de suite le danger.
Car Georges se laisse impressionner par les Chivers qu’il rêve de rejoindre. Les Chivers sont une bande d’imbéciles à la mode qui se prend pour la police du style.
Vous voulez être au top ? C’est ça qu’il vous faut…
Dan, Serge, Félix et Max portent leur prénom sur leur veste rouge. Mais ils n’existent pas en tant qu’individus. Seulement parce qu’ils portent leur veste rouge.

Georges est toujours aussi con. Devenir membre des Chivers devient son but dans la vie et il va jusqu’à s’auto-mutiler pour leur plaire.
C’est pas bien non plus.
Heureusement qu’il y a Blaise dans la vie de Georges.
Blaise est celui qui s’en bat les steaks. Il a une bonne nature qui lui permet d’être suffisamment à l’aise avec lui-même pour ne pas avoir à chercher de validation auprès des mauvaises personnes ou aux mauvais endroits. Blaise donne peut-être l’impression de se moquer de tout. En réalité, il ne se moque pas de son copain.
Donc Blaise est enfermé en institution pendant des années… pour Georges. On ne sait pas les horreurs qu’il a du y endurer (cf Vol au dessus d’un Nid de Coucou). Mais comme il s’en bat les steaks, peu importe. Tout coule sur lui.
La société et ses codes ont changé. Des nuances subtiles mais qui suffisent à ce que Blaise ne se soit plus dans le coup à sa sortie de l’hôpital (cf Hibernatus).
Hey mon gars, l’humour aussi il a évolué…
Faut que je reprenne le dessus!
Blaise s’en cague, parce qu’il est Blaise.
L’ancien humour m’allait très bien. Les gens se marraient à l’époque et j’étais pas le dernier.
Par contre, il y a une chose dont Blaise ne se moque pas, c’est d’avoir perdu Georges (cf Mandibules). Car Blaise ne se moque pas de tout.
Pour Georges, Blaise devrait être l’exemple à suivre. Blaise se fait accepter par les Chivers et finit même par les influencer, précisément parce qu’il n’en a rien à faire. Ses blagues font involontairement rire tout le monde. Il s’en fout.
Georges n’a toujours pas compris et vit très mal le fait que Blaise parvienne à réaliser son rêve – sans faire d’effort quasiment. Son besoin de validation lui a fait perdre toute lucidité. Il devient jaloux de celui qu’il ne considère plus comme son pote mais comme un rival.
Nan mais tu crois qu’on va t’répondre ??
Georges passe son temps à vouloir être accepté par les autres, alors que le seul avis qui compte est celui du mec qu’il néglige. Quel con. Il ne connait même pas sa chance d’avoir un Blaise. Quelqu’un qui comprend qu’on peut se foutre de ce que les autres pensent… sans se foutre des autres.
Heureusement pour Georges que Blaise lui serve d’ange-gardien et qu’il ne l’abandonne pas. Car à présent, ils ont la police aux fesses. C’est une autre histoire qui commence. Précisément le moment d’en avoir rien à foutre.