LE MÉPRIS

LE MÉPRIS

Jean-Luc Godard, 1963

LE COMMENTAIRE

La femme Française maitrise parfaitement l’art de fusiller son partenaire du regard. Elle a des reproches à lui faire qu’elle se garde de verbaliser. Dans le fond, elle a très envie de partir mais elle est également très bien assise. De son côté, le Français est présent, sans apparaître. Quoi qu’il arrive, on tourne en rond.

LE PITCH

Un couple se déchire sur fond d’Odyssée.

LE RÉSUMÉ

Cinecittà fait les yeux doux au scénariste Paul Javal (Michel Piccoli) s’est fait une petite réputation de scénariste du côté de Rome. Il est appelé à la rescousse par le producteur Américain Jeremy Prokosch (Jack Palance) afin de réécrire un film réalisé par Fritz Lang sur l’Odyssée d’Homère (cf O’Brother).

You cheated me Fritz!

Jeremy Prokosch est en colère contre l’Allemand, à qui il reproche de ne pas avoir suivi le script. Il lorgne aussi sérieusement sur la compagne de Paul, Camille (Brigitte Bardot).

Paul semble s’en moquer, bien que les remarques insistantes de Prokosch incommodent visiblement Camille. Il ne dit rien. Au contraire, le Français préfère même draguer ouvertement Francesca Vanini (Giorgia Moll), en lui racontant une petite histoire conclue d’une petite tape sur les fesses.

Quelque chose s’est cassé dans le couple Javal qui se dispute de plus en plus violemment (cf Malcolm et Marie), en paroles comme en actes. Paul gifle sa femme après que celle-ci ne le traite d’âne.

Tu me fais peur Paul.

Ils couchent encore ensemble mais le coeur de Camille n’y est plus.

Très bien. Allons-y… Mais vite!

Elle finit par avouer à son mari qu’elle ne l’aime plus. Paul cherche à comprendre…

Il y a bien une raison!

Oui, sûrement…

Laquelle??

J’sais pas… Tout ce que je sais, c’est que je t’aime plus.

Pire. Elle le méprise.

Les Français ont un besoin viscéral de comprendre. De ce point de vue, Paul est très Français.

Pourquoi tu m’aimes plus?

C’est la vie…

Pourquoi tu me méprises??

Ça je te le dirai jamais.

… Il y a bien une raison!

La raison c’est toi… T’es pas un homme. De toute façon, c’est trop tard : j’ai changé d’avis sur toi. Je te pardonnerai jamais… J’t’aimais tellement… J’te déteste parce que tu n’arrives pas à m’attendrir.

Difficile à avaler. Pourtant Camille s’est bien sentie abandonnée par son mari, puis humiliée. Elle n’a pas non plus apprécié son interprétation de l’Odyssée. Selon l’auteur, Ulysse et Pénélope ne s’aiment plus. Camille y a vu un message très clair. C’est fini.

Paul s’accroche néanmoins et se rend à Capri en croyant faire plaisir à Camille qui s’arrange pour qu’il la surprenne dans les bras de Prokosch. Après une ultime dispute, Camille part pour Rome en compagnie du producteur. Ils meurent tous les deux dans un accident de voiture.

Paul s’en retourne à ses premiers amours : le théâtre.

Pendant que Fritz boucle son film.

Il faut toujours terminer ce qu’on a commencé.

L’EXPLICATON

Le Mépris, c’est le point de non-retour.

Le cinéma, disait André Bazin, substitue à notre regard un monde qui s’accorde à nos désirs. 

Ce qui veut dire que le cinéma nous propose un fantasme bien plus digeste que la réalité (cf Hollywoodland). Une interprétation du monde parmi d’autres, dans laquelle il nous plait davantage de nous projeter. Un échappatoire au réel (cf Le Prestige).

Paul nage précisément en plein fantasme à Cinecittà. Flatté, il a très envie de céder aux sirènes du cinéma. En compagnie de Camille, il croit marcher sur l’eau à l’image d’Hama Krishna dont il ne raconte pas l’histoire par hasard à Francesca. Il est également convaincu de filer le grand amour avec sa déesse, malgré la banalité de leurs échanges (cf Un homme et une femme).

Tu les trouves jolies mes fesses? (…) Ma bouche, mes yeux, mon nez, mes oreilles…?

Oui, tout.

Donc tu m’aimes totalement?

Je t’aime totalement, tendrement, tragiquement.

Il ne se rend pas compte qu’il dit n’importe quoi. Il est totalement à côté de la plaque. Au contraire de Camille qui est bien plus ancrée dans le réel et qui ne se prive d’ailleurs pas de le faire savoir à son mari.

Des fois, t’es vraiment con.

Il déteste quand elle jure car cela créée des interférences qu’il refuse d’entendre. Elle le sait très bien. Son mari ne veut pas voir les choses en face.

À quoi ça te servira de savoir ce qui est vrai?

Paul vit dans le film dont il est le héros (cf Tournage dans un jardin Anglais), anticipant une possible séparation sans vraiment ressentir la douleur qui devrait être la sienne.

J’y pensais comme à une catastrophe possible, maintenant j’étais en pleine catastrophe.

Cela ne le dérange pas vraiment. On pourrait même dire que cela lui convient très bien. Son ego est à peine froissé, tout au plus. Il pose des questions sans vraiment vouloir entendre les réponses. Camille sait très bien que cela ne sert à rien. Elle connait trop son mari, ainsi que son mode de fonctionnement.

Oublie les choses que je t’ai dites. Fais comme si je n’avais rien dit.

Dans le monde de Paul, tout peut se rattraper. Il s’imagine comme Ulysse qui n’aimerait plus Pénélope mais auprès de laquelle il retournerait immanquablement. Elle le reprendrait sans hésiter. Mais pas en vrai.

Sans s’en rendre compte, Paul a déjà franchi le point de non-retour. Son attitude a fait fuir sa femme définitivement. À partir du moment où elle le méprise, il n’y a plus de retour en arrière possible. Quand on méprise, on n’est plus épris. Le regard change.

Il use de tous les stratagèmes en espérant lui faire changer d’avis. Dans un certain sens, il y parvient puisqu’elle change d’avis – tout le temps. Elle dit tout et son contraire, ce qui la rend insaisissable. Ainsi, elle réussit parfaitement à glisser entre les doigts de Paul.

Paradoxalement, il s’est perdu dans l’Olympe et a dépassé les bornes en ignorant sa femme, en insultant sa sensibilité, en la frappant, allant jusqu’à draguer une autre femme. Il s’est pris le tapis dans des dialogues de sourds entre Jeremy Prokosch et Fritz Lang qui ne se comprennent pas. En allant au bout de son voyage, il a vu les limites que lui proposait le cinéma et s’est fait rattraper par la réalité.

La réalité est qu’il a tout perdu pour un film qui n’en valait pas la peine. Camille ne reviendra pas. Elle meurt en route. Les actions de Paul ont précipité sa femme dans les bras d’un autre qui s’est empalé contre un camion.

Javal quitte définitivement le cinéma, mais n’est pas encore tout à fait prêt pour la réalité. Il s’en retourne à Paris faire du théâtre. Ce que Jules Renard qualifiait de jeu se donnant des airs de vie.

LE TRAILER

Cette explication n’engage que son auteur.

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