LE STRATÈGE
Bennett Miller, 2011
LE COMMENTAIRE
Un conducteur a la responsabilité d’emmener ses passagers à bon port, tout en garantissant leur sécurité. Sa conduite doit être souple afin d’éviter tout risque de nausée. Il doit prendre tous les risques pour arriver à l’heure et accepter parfois de devoir faire du sur-place. Cela fait partie de la mission.
LE PITCH
Un patron tente de révolutionner son industrie.
LE RÉSUMÉ
Les Oakland Aces sortent perdants de l’intersaison, comme souvent pillés par les plus riches équipes de la ligue. Contraint d’être inventif, Billy Beane (Brad Pitt) adopte une nouvelle stratégie pour remplacer ses stars, le Moneyball: recruter des joueurs non pas sur la base de leur célébrité, mais de leurs performances.
If we play like the Yankees here, we will lose to the Yankees out there.
Il préfère acheter plusieurs joueurs moins cher en s’appuyant sur des statistiques lui garantissant un certain nombre de runs.
Billy Beane fut en son temps lui-aussi un joueur professionnel qui n’a jamais confirmé ses promesses. Lycéen brillant, le jeune Billy avait préféré zapper Stanford pour faire confiance en sa bonne étoile en acceptant un chèque bien dodu des New York Mets, persuadés d’avoir flairé la bonne affaire.
Cela n’a pas marché.
Trop fragile mentalement, ou trop intelligent, Billy Beane passa complètement à côté de la belle carrière qu’on lui promettait avant de se reconvertir en scout pour les Oakland Ace’s, dont il deviendra plus tard le patron (cf El buen Patron).
Profondément marqué par cet échec, il jurera néanmoins ne plus reprendre de décision importante basée sur l’argent.
Billy se rend donc compte que les méthodes traditionnelles ne fonctionnent plus et qu’il est obligé de changer.
Adapt or die!
Au siège de l’équips des Cleveland Indians, il fait la rencontre de Peter Brand (Jonah Hill) qui va le conforter dans sa nouvelle approche radicale.
Le pari risqué de Billy Beane tourne d’abord au vinaigre, rencontrant la résistance en interne des scouts et de son head-coach Art Howe (Philip Seymour-Hoffman).
Dans la tourmente, il met un peu d’eau dans son vin afin de trouver la bonne formule. Il explique aussi sa démarche afin d’emmener tout le monde avec lui. Son équipe enchaîne alors une série de victoires record. Au point que les experts commencent à trembler. Et si Billy Beane réussissait son pari insensé ?
We would change the game!
Malheureusement, il ne gagne pas. Le monde du base-ball s’empresse alors de l’enterrer. Parce qu’on ne transforme pas le jeu. Le base-ball est un sport de mecs qui étaient nuls en maths, et il doit le rester. Comme lui dit le patron des légendaires Red Sox de Boston:
I know you’ve taken it in the teeth out there, but the first guy through the wall… It always gets bloody.
Le président des Boston Red Socks est d’ailleurs un peu moins bête que les autres . Il propose à ce révolutionnaire de devenir son General Manager moyennant un très gros chèque que Billy refuse bien évidemment au prétexte qu’il ne veut pas reproduire l’erreur de prendre une décision sur une base financière.
Quelques saisons plus tard, les Red Socks deviendront champions avec ce même modèle, sans Billy Beane.

L’EXPLICATION
Le Stratège, c’est rester à quai tout en montrant la voie.
Aucune organisation, ni aucun système, n’est immuable. Pour rester pertinent·e, il est nécessaire de s’adapter à son époque. Cependant, la conduite du changement peut être une entreprise parfois douloureuse.
Billy Beane mène une croisade. Il est une sorte d’Ulysse qui défie les Dieux du sport. Rien que pour cette raison, il est attachant. D’autant qu’il n’hésite pas à se mettre à dos toute une profession de recruteurs en leur préférant des livres de statistiques, contraint qu’il a été par la vie de devoir aimer la science plutôt que de se fier uniquement à son flair.
Car il sait par expérience que le flair peut être trompeur.
I’ve sat at those tables and I heard you say: ‘when it comes to your son, I know.’ And you don’t. You don’t…
Ce stratège tente de changer les choses, en ouvrant un chemin vers l’intelligence plutôt que de prendre le raccourci de l’étroitesse d’esprit de recruteurs paresseux et à moitié sourds.
Who??
Un diplômé de Yale fait irruption dans l’univers des vieux chiqueurs de tabac qui le surnomment Google boy. Le monde à l’envers. C’est l’arrivée de ce qu’on appelle la data dans un monde qui pense que le business ne peut se faire qu’à l’ancienne. L’évolution. Rien ne sera plus comme avant.

Billy et Pete nagent à contre-courant. Personne ne comprend ce qu’ils essaient de faire. Trop nouvelle, trop radicale, leur méthode fait peur. Elle pourrait changer trop de choses. Après quelques ajustements nécessaires, la méthode commence à fonctionner. Seuls les fans se réjouissent. Tous les autres qui profitaient de ce système sont en panique.
Billy et Pete échouent finalement tout près du but (cf Das Boot) mais ils ont réussi à créer une brèche. Tout va changer, tout doucement. Sans eux. Billy refuse d’accepter l’offre de Boston de peur de rater à nouveau la marche.
Billy est un éclaireur qui ne s’en sort pas. Il essaie, sans y parvenir. Son but est de réussir sa vie. Malheureusement pour y parvenir, il doit faire le grand saut et accepter l’offre de Boston pour ce qu’elle représente. Il ne se permet pas de le faire. Rageant. Si seulement il prenait un peu la vie comme elle venait.
Just enjoy the show…
Billy Beane connaît un double-échec tragique puisque cet homme pourtant talentueux ne réussit pas à se débarrasser de ses fantômes, par manque de confiance en lui et par une inaptitude à vivre au jour le jour. Certains montent les échelons, puis ne peuvent pas s’empêcher de regarder en bas, comme paralysés par le vertige, n’arrivant plus à avancer et finissant même par tomber.
Il s’agit presque d’un triple-échec dans la mesure où les Red Sox, l’une des équipes les plus riches de la ligue, va finir par gagner le championnat en maximisant son budget déjà bien supérieur à beaucoup d’autres équipes.
Les millionnaires ont trouvé une façon de s’enrichir sans rien faire, en copiant la créativité des pauvres. Bernard Arnault ne paie pas ses impôts. Le grand groupe se paie la start-up.
À croire que trop de personnes ont intérêt à ce que le système ne fasse pas peau neuve.
Un bon film à regarder quand on est empêtré dans une décision à prendre.
Oui la vie c’est un peu comme le tour de france, on aimerait transpirer dans un maillot jaune tout en admirant le paysage et les spectateurs qui applaudissent avec.
Au lieu de ca, on est paralysé par ses propres doutes. On est obnubilé par l’idee de choisir pour être pressé d’en finir. On oublie qu’on aura tot fait d’en finir.. tout court!
L’histoire ne dit pas comment billy se sent après ce triple echec. S’il s’est mis à ´enjoy the show’ alors il aura tout compris et je lui tire mon chapeau car il aura révolutionné le système en toute humilité, juste pour la beauté du geste!
Si tout était plus simple, le jeu en vaudrait-il autant la chandelle?
Billy Beane est aujourd’hui vice-président de la franchise, bien que les A’s n’aient pas gagné les world series depuis 1989. À méditer.