LE GRAND BLEU

LE GRAND BLEU

Luc Besson, 1988

LE COMMENTAIRE

Observer les grands fonds peut parfois donner le vertige. C’est une expérience méditative, presque hypnotique, toujours inspirante. Que l’on soit adolescent au bord d’une falaise ou adulte assis sur le rebord d’une plateforme, on finit immanquablement par avoir envie de mettre la tête dedans.

LE PITCH

Un homme se révèle être un dauphin.

LE RÉSUMÉ

Jacques Mayol (Jean-Marc Barr) et Enzo Molinari (Jean Reno) font leur classe ensemble dans les eaux grecques. Des années plus tard, Enzo mettra à profit son talent d’apnéiste pour l’argent et la gloire quand Jacques le met au service de la recherche scientifique.

Enzo le champion à l’ego démesuré ne peut supporter l’idée que quelqu’un puisse être meilleur que lui. Il sait que Jacques l’est certainement. L’Italien va donc inviter le petit Français dans une compétition qui permettra de déterminer une fois pour toute celui qui descendra le plus profond.

Les deux hommes s’échangent les records. Jacques va à chaque fois un peu plus loin et Enzo vit mal qu’on puisse lui voler la vedette. Son entêtement le poussera à se couler lui-même.

Fatigué de voir la mer lui prendre ceux qu’il aime, Jacques cesse de lutter pour s’abandonner à elle définitivement, laissant courageusement Johana (Rosanna Arquette) se débrouiller seule avec l’enfant qu’elle porte.

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L’EXPLICATION

Le Grand Bleu, c’est l’ivresse des profondeurs.

Les tensions diplomatiques franco-italiennes sont enivrantes. Enzo, à l’image d’une Italie exubérante, est jaloux de Jacques et de cette France discrète qui réussit. L’Euro 2000 a été vécu comme un drame national de l’autre côté des Alpes. Il aura fallu 6 ans pour que l’Italie prenne sa revanche en finale de Coupe du Monde au prix d’une belle insulte faite à l’un des plus grands joueurs de l’histoire. C’était une question de fierté. Cette victoire a calmé les volcans transalpins et les Italiens ont pu se remettre à frimer sereinement, les lunettes de soleil bien vissées où elles leur servent le plus, dans leurs cheveux. C’est un fait: l’Italie se compare toujours à la France et veut toujours faire mieux, même dans le pire. Le Grand Bleu est d’actualité car on peut se demander qui de la France ou de l’Italie pourra plonger le plus bas en Europe. Ce n’est d’ailleurs peut-être pas un hasard si le film se passe en Grèce et non pas en Allemagne. Le Grand Bleu, c’est le naufrage du projet européen libéral.

C’est aussi l’ivresse des profondeurs de relations franco-américaines toujours plus compliquées entre Jacques et Johana. Les États-Unis ont toujours eu le coup de foudre pour cette France lumineuse et romantique quoique parfois sombre et fuyante. L’histoire ne fonctionne pas très bien. On se rappelle de De Gaulle qui flirtait avec les Soviétiques. On pense aux poignées de mains viriles entre Macron et Trump. Chirac qui ne part pas au combat en Irak. Le match Greg LeMond et Laurent Fignon aurait du nous servir de leçon. La tromperie faite par Lance Armstrong au tour de France aura servi de rappel. Un peu comme une histoire d’amour entre un Gémeau et un Scorpion, la France et les États-Unis ça ne marche pas.

Jacques et Enzo descendent inlassablement. Ils creusent comme s’ils espéraient toucher l’essentiel du doigt. En tout cas ils sont à la recherche de quelque chose, comme une sorte de vérité, qu’ils ne trouveront jamais. Enzo le possessif parle de la mer comme d’une femme qui lui appartient. Ce qui l’excite dans la mer, c’est la possibilité de la posséder. Le monde d’Enzo est aussi exigu que sa Fiat 500 alors que celui Jacques ressemble plutôt aux grands espaces au Pérou. Jacques est un bohème qui parle de la mer avec beaucoup de poésie. Ce qu’il aime dans la femme c’est son mystère et sa profondeur.

Jacques n’est d’ailleurs pas à l’aise ailleurs que sous l’eau. Il confesse à Johana:

The hardest thing is when you’re at the bottom. (…) Cause you have to find a good reason to come back up… and I have a hard time finding one.

BIM!

À la surface, Jacques porte le costard avec des baskets. Il ne comprend pas les codes de notre monde, qui le lui rend bien en le considérant comme un dauphin. Jacques c’est le vilain petit canard. C’est aussi le poète maudit qui ne sera reconnu qu’après sa mort. C’est le musicien qui ne va pas chercher sa victoire de la musique. Artiste déprimé, il est quasiment condamné au suicide. Jacques est le dépressif qui va s’abandonner à son côté sombre des profondeurs.

Jacques n’est pas à sa place. Il vit le drame de l’enfant qui n’est pas parvenu à grandir. Après la mort de son père, la mer est devenue son absolu, avec des photos de dauphins dans son portefeuille en guise de famille. C’est pas sérieux. Face aux responsabilités, il préfère plonger dans l’eau. Et au moment du choix ultime, il suivra les sirènes plutôt que la mère de son enfant. S’il avait vu des siréniens à la place des sirènes, nul doute qu’il aurait fait demi-tour plus facilement.

Une autre question profonde se pose: la mer ou l’océan? Car le Grand Bleu parle de l’amour d’un homme pour l’océan, pas la mer. Sinon ça serait la Grande Bleue. N’en déplaise à Eric Serra. C’est donc bien pour un homme que Jacques quitte Johana! Il s’agit d’une histoire fondamentalement gay. L’Italie à l’hétérosexualité exacerbée fait face à une France qui n’a jamais vraiment su choisir son camp (cf les Choses de la Vie) : le monde à la surface avec sa femme et ses enfants ou le monde des profondeurs avec ses boites de nuit en sous-sol (cf Irréversible)? Jacques est l’homme à la mer chanté par Daho. Le petit garçon qui aime un peu trop ses copains. Celui qui n’est pas comme les autres.

Don’t look at Jaques as if he was a human being, he comes from another planet.

Les homosexuels sont des trendsetters. La société s’inspire de leurs intuitions pour continuer à progresser. Jacques repousse les records du monde.

Quand les homophobes libèrent leurs pulsions homosexuelles refoulées, ils ont souvent une révélation (cf Dallas Buyers Club). C’est un feu d’artifices. Ils ne veulent plus retourner en arrière. Tout comme Enzo demande à Jacques de le repousser vers le fond. Il est passé de l’autre côté et il a aimé ce qu’il y a trouvé. Enzo a divorcé de ses nombreuses femmes pour se stabiliser avec un homme.

It’s much better down there… It’s a better place…

Malheureusement l’ivresse des profondeurs a un prix. Tout comme Mikado, l’homosexualité est la petite faiblesse qui nous perd. Jacques ne reviendra jamais à la surface, pas plus qu’Enzo. Si l’on retrouve de nombreux truands enterrés dans des trous dans le désert (cf Casino), on retrouve aussi pas mal d’hommes romantiques au fond des océans. Jack Dawson ne dira pas le contraire (cf Titanic).

LE TRAILER

Cette explication n’engage que son auteur.

11 commentaires

  • JAWS – Explication de film
  • Bonjour, votre vision est intéressante mais pourquoi parler d homosexualité, c est un amour fraternel, un respect profond entre deux hommes, ça va bien plus loin que de dire vulgairement homosexuel lol, ils aiment tout les deux les femmes mais ils aiment encore plus leur même ressenti profond pour cet océan si envoûtant qui les rapproche forcément vers le même but de la vie 😉 Eddy Christian

    • Merci Eddy pour votre commentaire. Je parlais d’homosexualité parce que Jacques n’hésite pas à planter Johanna en pleine nuit pour aller faire des galipettes avec des dauphins dans l’océan. Et au moment d’assumer sa paternité, il préfère quitter Johanna à nouveau pour l’océan (et pas ‘la mer’, sinon il aurait été plus juste d’intituler le film « la grande bleue » n’est-ce pas?). De la même manière, Enzo l’hétérosexuel dans toute sa splendeur peut assumer son homosexualité refoulée lorsque Jacques lui fait découvrir l’ivresse des profondeurs. Il s’agit donc à mon sens d’un peu plus que d’une simple relation d’amitié… 😉

  • ROMA • Explication de Film
  • Bonjour,
    Je ne comprends pas d’où ce film réalisé en 1988 pourrait avoir une relation avec L’Euro 2000 et encore moins avec la situation actuelle de la Grèce qui est d’après vous le naufrage de l’Europe. J’ai l’impression que vous prennez de nombreuses conclusions sans arguments valides.

    • Merci Léa pour ce commentaire teinté d’incompréhension.
      En réalité c’est assez simple : la rivalité entre Jacques et Enzo est à l’image de la tension constante entre la France et l’Italie. Tout a commencé avec l’invasion de la Gaule par l’Empire Romain. Napoléon a pris une belle revanche et bien qu’il ait imposé l’Italien comme langue officielle dans le pays, les locaux n’ont jamais accepté cette domination étrangère. Bande d’ingrats… Cette tension est palpable lors de cette partie de ping-pong entre Christian et un vacancier transalpin (cf Les Bronzés). Ou lorsque les skieurs italiens narguent Popeye et Jean-Claude (cf Les Bronzés font du ski). Scusi scusi… facile à dire scusi!
      Dans le sport, les coeurs italiens sont encore meurtris de la défaite à l’Euro 2000, trahis par Trezeguet… qui jouait à Turin. Nous avons payé cher la Coupe du Monde 2006. Ne parlons plus de Materazzi à Zidane. Nous nous aimons et nous nous détestons. L’histoire se poursuit avec les disputes récentes entre Salvini et Macron. Macron qui est aussi une marque de sport italienne…
      Cette relation compliquée montre toute la fragilité du projet européen. Bizarrement, le point de départ se situe en Grèce, berceau de notre civilisation et qui se trouve aujourd’hui à la dérive. Le boulet d’une Union qui coule.
      Le Grand Bleu était une plongée en eaux troubles prémonitoire. Luc Besson était un visionnaire, à l’époque en tout cas.

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