ET SI ON LEVAIT LES YEUX ?
Gilles Vernet, 2025
LE COMMENTAIRE
On passe de plus en plus de temps sur son smartphone, chaque jour. Pour celles et ceux qui n’ont pas déjà opté pour une montré connectée comme un boulet au poignet, le smartphone est devenu une extension du bras. On le tient en permanence à la main, partout. Dans la rue, le smartphone guide la personne censée l’utiliser.
LE PITCH
Comment se réapproprier l’attention des enfants ?
LE RÉSUMÉ
Gilles Vernet fait partie d’une génération de dinosaures qui a grandi sans ordinateur, ni internet et encore moins de téléphone portable.
Dans mon enfance, quand je n’avais rien à faire j’allais jouer dehors. Sinon, je lisais.
Cet enseignant à l’ancienne aimerait mettre à profit l’année à venir pour sensibiliser sa classe de CM2 sur les dangers des écrans. Il va les emmener avec lui dans une expérience visant à se détacher des écrans.
Tenter de montrer avec eux que nous pouvons reprendre le contrôle.
Tout d’abord, il fait remarquer aux enfants que regarder les écrans est devenu la norme et qu’à ce titre les écrans ont un pouvoir.
C’est comme si un fil invisible t’accrochait sur le cerveau juste pour que tu restes devant ton écran assis, debout, sur le canapé, sur le lit.
En parallèle, Gilles Vernet fait de la pédagogie auprès des parents. Ceux-ci concèdent avoir perdu la bataille des écrans.
Personne n’a plus le temps…
L’étape suivante consiste à faire comprendre aux enfants quel est le danger de passer trop de temps devant les écrans, comme l’explique Anne Alombert, maître de conférence en philosophie :
L’attention est une capacité qui se forme, et se déforme. Ce principe de l’économie de l’attention est inhérent aux sociétés de consommation et à l’économie consumériste puisqu’il s’agit fondamentalement d’orienter les attentions, donc les désirs, les envies, les besoins des téléspectateurs – qui sont aussi des citoyens – en vue de la consommation de divers produits ou marchandises. (cf Buy Now)
Gilles Vernet trouve des mots simples.
Tu es le jouet des algorithmes.
Ils créent un impact auprès des enfants, qui ont bien compris les enjeux.
Si on peut pas se comprendre, on va tout mal comprendre. On va mal interpréter les choses. Si on s’exprime moins, tout le monde sera un peu bête et les hommes intelligents qui sont souvent les hommes de politique vont pouvoir nous faire croire des choses qui sont pas du tout vrai.
Il est nécessaire pour les enfants de comprendre ce qu’ils viennent chercher sur les écrans : du divertissement (cf Ready Player One) mais aussi passer du temps sur les réseaux sociaux – avec tous les dégâts que cela entraine (cf The American Meme). Ce sujet donne l’occasion aux enfants de se montrer un peu critiques envers cette tendance.
En fait, on veut ressembler. On veut être plus beaux que les influenceurs et du coup au final on veut toujours être plus beaux que les autres. Sauf qu’on imagine les autres plus beaux qu’ils ne le sont vraiment.
Les enfants sont peut-être naïfs. Ils ne sont pas bêtes.
Après je me suis rendu compte que les influenceurs, ben ils servaient à rien. Ils réfléchissaient pas assez à ce qu’ils faisaient.
Loin de Gilles Vernet l’idée de diaboliser les écrans. Son intention est plutôt de faire comprendre aux enfants qu’on trouve à boire et à manger sur les écrans, qui ne doivent rester qu’un outil – pas autre chose.
Ça dépend de ce qu’on en fait.
Tout le monde est prêt pour passer dix jours en classe nature, sans téléphone. Un moment ensemble pour apprécier le temps et profiter un peu de la nature.

L’EXPLICATION
Et si on levait les yeux, c’est un transfert de liberté.
Le smartphone a rejoint la drogue, le tabac, l’alcool et le café dans le cercle très fermé des addictions nocives.
La drogue tue (cf Trainspotting, Basketball Diaries, Requiem for a Dream). C’est illégal, donc pas bien. Pas besoin d’en parler.
Une campagne de communication agressive contre le tabac, assortie d’une hausse des prix du paquet et d’une interdiction de fumer dans les lieux publics, a permis faire chuter sa consommation. Tant mieux. Les odeurs de tabac froid n’étaient quand même vraiment plus acceptables.
Il reste encore trop d’intérêts économiques dans l’alcool pour dissuader les Français·es de boire, même si l’on sait que ce n’est pas bien non plus (cf Le Dernier pour la Route) et que l’on fait quand même de gros efforts par rapport aux voisins – notamment via la loi Evin. Un petit verre de temps en temps, cela ne fait pas de mal.
Avec toutes ces restrictions, il serait mal venu de priver les Français·e de leur petit café.
Pour ce qui est des écrans, dont celui du smartphone, il faudra bien se pencher sur la question épineuse du temps passé un jour ou l’autre.
Tous ces écrans qui prennent tellement de place dans leur vie, avec les conséquences qu’on connait : moindre capacité d’attention, appauvrissement de langage, perte du goût de l’effort, isolement, inaptitude à l’attente, à l’ennui…
C’est une vraie menace.
Les écrans c’est facile. On choisit ce qui est facile. C’est ça le piège des écrans.
Tout le monde le sait, y compris les enfants.

L’appartement il est petit. On s’envoie quand même des textos alors que tu peux quand même te lever aller dans la chambre et dire ce que tu voulais dire.
Il faut que Sophie Marinopoulos, psychologue spécialiste de l’enfance, rappelle comment les écrans peuvent défaire le lien social pour que l’on prenne la mesure du problème.
L’écran est problématique quand il fait écran à la relation, quand il fait écran au lien.
Il était quand même important de s’en parler.
Si nous n’y prenons garde, l’hypnose peut ne jamais cesser.
Gilles Vernet a le courage de prendre ce temps, à une époque on l’on ne veut plus trouver le temps. Il met un point d’honneur à former des têtes bien faites, pas des têtes bien pleines. Sa démonstration se veut intelligente, pour familiariser les enfants avec le concept d’aliénation. Car il s’agit de liberté.
Accorder du temps à l’écran, c’est lui donner de l’importance. En fonction de ce que l’on va y chercher, on se met en dépendance : chacun·e peut facilement scroller une nuit entière. La dépendance entraine la fragilité. Ce qu’indique Ilios Kotsou, docteur en psychologie et écrivain.
Bientôt les algorithmes nous connaitront mieux que nous-mêmes, et c’est déjà le cas.
Le temps que l’on passe sur les écrans n’est pas que de l’argent. C’est surtout de la liberté. Heureusement, ce transfert de liberté n’est pas irrévocable. On peut la reprendre. Pour cela, il faut se trouver une bonne raison, comme le fait remarquer Frédéric Lenoir, philosophe et écrivain.
C’est bien beau de dire qu’il faut aider les enfants à regarder moins les écrans mais pour ça il faut leur proposer autre chose. (…) Il faut susciter en eux un désir supérieur.
Le désir supérieur qui donne la bonne raison de décrocher, c’est soi-même. S’intéresser de nouveau à soi-même. Pas à travers les réseaux sociaux qui sont un miroir aux alouettes, mais en pratiquant des activités individuellement ou en groupe. Pour les plus spirituel·les en faisant de la méditation. C’est une belle découverte.
Cela semble fonctionner avec des élèves de CM2.
Le développement personnel, cela marche avec les grand·es – et les petit·es.