SHUTTER ISLAND
Martin Scorsese, 2010
LE COMMENTAIRE
Quand on se sent prisonnier de l’obscurité, on cherche désespérément à faire la lumière sur ce qui se passe. Si ce que l’on découvre semble plus angoissant encore, alors on peut choisir de faire sa lumière.
LE PITCH
Un Marshall mène l’enquête sur une île lugubre.
LE RÉSUMÉ
Teddy Daniels (Leonardo DiCaprio) fait équipe avec Chuck Aule (Mark Ruffalo). Les deux détectives débarquent sur Shutter Island pour enquêter sur la disparition de Rachel Solando (Emily Mortimer), internée à l’hôpital Ashecliffe après avoir noyé ses trois enfants.
L’endroit est sombre bien qu’il semble étonnamment familier à Teddy qui souffre de violents maux de tête récurrents. Le Dr. John Cawley (Ben Kingsley) ne semble pas très coopératif. Des faits étranges se multiplient sur cette île. Et Teddy n’arrête pas de faire des cauchemars de sa femme Dolores Chanal (Michelle Williams) morte dans un feu déclenché par un certain Andrew Laeddis (Elias Koteas).
Le fantôme de Dolores confie à Teddy que Solando et Laeddis sont toujours sur l’île. Sa mission est de les trouver.
Un patient du nom de Noyce (Jackie Earle Haley) met Teddy en garde. Des choses louches ont lieu sur cette île. Certains malades seraient conduits au phare pour y subir une lobotomie frontale (cf Vol au dessus d’un Nid de Coucou). Tout ceci ne serait qu’une mise en scène (cf The Game).
This is a game. All of this is for you. You’re not investigating anything, you’re a fucking rat in a maze.
Teddy commence à douter.
On sait que le piège de l’hôpital psychiatrique peut se refermer sur soi (cf L’Armée des 12 Singes, Paranoïa). Les hallucinations s’aggravent. Dolores supplie Teddy de quitter cet endroit. Il veut partir.
I gotta get off this rock, Chuck. Get back to the mainland. Whatever the hell’s going on here, it’s bad.
Il ne peut pas, car les conditions météo ne lui permettent pas. Par ailleurs, il est aussi déterminé à savoir ce qui se passe sur cette île, tel un Guillaume de Baskerville (cf Le Nom de la Rose). Au fil de son enquête il perd son partenaire, tombé d’une falaise bien que personne ne retrouve son corps. Teddy retrouve Rachel Solando qui confirme ses doutes. La clé de l’énigme se trouve dans le phare où il n’a pas le droit de se rendre.
Cawley y attend Teddy.
Tout ceci n’était bien qu’une mascarade pour aider Teddy à admettre la réalité : Chuck Aule est en fait le Dr Sheehan. Rachel Solando est en réalité une infirmière. Teddy n’est plus US Marshall depuis longtemps. Il est Andrew Laeddis, pensionnaire à Ashecliffe pour le meurtre de sa femme Dolores, une maniaco-dépressive qui a noyé leur trois enfants.
Plutôt que de reconnaître les faits, Andrew s’est conditionné mentalement pour devenir Teddy, un US Marshall violent qui a agressé d’autres patients et de nombreux gardes… au point que le Dr. Jeremiah Naehring (Max von Sydow) veut procéder à sa lobotomie pour le faire ‘revenir à la raison’.
Le Dr Cawley n’est pas fan de cette méthode radicale. Cette expérience est donc une tentative désespérée pour sauver Andrew. En jouant pleinement son rôle, Andrew doit réaliser que sa théorie du complot ne tient pas debout. Il doit ouvrir les yeux de manière permanente sur la réalité, sans qu’on lui coupe un morceau de cerveau.
Après cette douloureuse prise de conscience, Andrew s’évanouit à la manière de Neo (cf Matrix). Lorsqu’il retrouve ses esprits, il semble pleinement conscient de ses actes. Cawley et Sheehan sont confiants.
Quelques jours après, Andrew régresse à nouveau. Il semble reparti dans son délire.
I need to go back to the mainland.
Sheehan fait alors signe aux gardiens.
Juste avant de partir, Andrew pose une question qui sème le trouble chez Sheehan.
Which would be worse : to live as a monster, or to die as a good man?
Il jette ensuite un dernier regard ambigu à Cawley avant d’être accompagné par les gardiens.

L’EXPLICATION
Shutter Island, c’est la difficulté de respecter la volonté d’autrui.
L’existence d’autrui fait que l’on doit apprendre à constamment composer. Ce qui n’est pas toujours facile. Au travail, on a parfois du mal à accepter les décisions de ses collègues. Les parents ont souvent du mal à accepter les souhaits de leurs enfants (cf We need to talk about Kevin, L’Associé du Diable). Il en va de même dans le secteur de la santé où les malades et leurs docteurs forment des couples qui ne sont pas toujours d’accord.
Le Dr. Cawley est un bon thérapeute. Il doit gérer des cas difficiles, voire désespérés. Néanmoins il garde la foi. À Ashecliffe, il a même réussi à créer un environnement relativement serein, où les personnes internées peuvent évoluer de manière autonome – sous le contrôle des gardiens bien sûr. Son secret, c’est qu’il ne juge pas.
It’s my job to treat the patients, not their victims. I’m not here to judge.
À l’inverse, le Dr. Naehring incarne un autre système de pensée dans lequel on désactiverait les malades dangereux en les transformant en légumes. Car les monstres ne changent pas de nature (cf Peur primale). Donc les monstres se neutralisent.
Did you know that the word ‘trauma’ comes from the Greek for ‘wound’? Hm? And what is the German word for ‘dream’? Traum. Ein Traum. Wounds can create monsters, and you, you are wounded, Marshal. And wouldn’t you agree, when you see a monster, you… must stop it?
En suivant cette logique, pourquoi ne carrément pas se débarrasser carrément des patients (cf l’Oeuvre sans Auteur)?

Le Dr. Cawley ne croit pas en cette théorie. Il est un bon thérapeute car il est persuadé qu’on peut travailler avec le cerveau, plutôt que contre le cerveau. Ayant confiance en la capacité de chacun à changer, à force de travail. Et pour cela, il est prêt à mettre en place des thérapies expérimentales innovantes et créatives. Plutôt que d’imposer un traitement à Andrew, il va adapter l’institution entière au délire de son patient.
Andrew vit dans le déni total. À l’image de John Nash (cf Un Homme d’Exception), il s’est fait un petit scénario qui lui convient parfaitement et dans lequel il porte le costume du héros. Et surtout, il se réinitialise pour mieux oublier (cf Memento).
You wanna uncover the truth, you gotta let her go.
I can’t.
You have to let her go!
I can’t, I can’t!
Then you’ll never leave this island.
Comme le fait remarquer le Dr Cawley, les mécanismes de défense d’Andrew sont impressionnants puisqu’il sait parfaitement ce qui s’est passé mais fait d’immenses efforts pour ne pas l’accepter. Andrew apprécie la démarche de ses psychiatres pour l’aider à surmonter ce traumatisme mais il préfère s’en aller. La réalité lui est insupportable. Andrew est finalement le pire des patients pour le Dr Cawley puisqu’il prouve que sa méthode est la bonne, tout en la désavouant.
Il n’est plus dans le déni. Mais il refuse de vivre dans le réel. Donc il préfère se saborder en se faisant passer pour un fou.
Andrew est l’exemple du malade qui refuse d’être soigné. Pour un professionnel de santé qui s’acharne pour préserver la vie tel le personnage de Jack dans la série Lost, Andrew pose un cas de conscience. Il est le symbole de l’échec, mais pas parce que la méthode ne fonctionne pas. Parce que la méthode n’est peut-être pas la bonne.
Preuve que l’on ne peut forcer personne, pas même lorsqu’il s’agit de sa propre vie ou santé. Il est nécessaire pour les docteurs d’accepter que leurs malades ne veulent parfois plus se battre. Tout le monde n’a pas forcément envie de don’t go gentle into that good night (cf Interstellar). Parfois les malades ont juste envie qu’on leur fiche la paix (cf Mar Adentro).
Le Dr. Cawley a fait ce qu’il a pu. Il est déçu d’avoir échoué. Sans juger, conformément à son éthique, il laisse les autres partir s’ils le souhaitent.