LES COMPÈRES
Francis Veber, 1983
LE COMMENTAIRE
Les hommes sont perdus. Dans un monde complexe, ils ont un peu de mal à mettre à jour leur logiciel. Ils ont l’impression de ne plus pouvoir rien dire. Effectivement, s’ils parlent comme ils pouvaient le faire au siècle précédent, alors quelque chose cloche. Plus dans le coup, ils ne savent plus quel rôle se donner. S’ils font mine d’avoir encore les cartes en mains, en réalité ils sont désespérément à la recherche d’eux-mêmes (cf Broken Flowers).
LE PITCH
Deux hommes veulent retrouver celui qu’ils croient être leur fils.
LE RÉSUMÉ
Christine (Anny Duperey) et son mari Paul (Michel Aumont) sont aux abois : leur fils Tristan (Stéphane Bierry) a disparu. Le couple se rend à la gendarmerie qui ajoute le nom du jeune homme à la longue liste des fugueurs. La mère ne peut s’en satisfaire. Elle prend les choses en mains.
Faut s’en occuper nous-mêmes!
Elle soupçonne son fils d’avoir suivi sa copine (Florence Moreau) à Nice. Christine et Paul partent à la rencontre du père de la jeune femme (Maurice Barrier), qui les envoie sur les roses.
Je ne sais pas où elle est ma fille. Elle est majeure, elle fait ce qu’elle veut.
(…) Vous n’avez pas le droit de nous recevoir comme des chiens! Je regrette de pas être un homme pour pas vous casser la gueule!
J’ai mon plombier. Ça fuit au second et il faut refaire les canalisations. Moi aussi j’ai mes problèmes, et je vous emmerde madame.
Aux grands maux, les grands remèdes. Christine contacte le journaliste Jean Lucas (Gérard Depardieu) qu’elle fréquentait à l’époque.
Si un type comme lui m’avait accompagné à Nice, ça se serait passé autrement et mon fils serait à la maison maintenant.
Sympa pour Paul.
Christine est persuadée que Lucas est mieux armé pour retrouver Tristan, et lui fait croire qu’il est le père.
17 après tu m’annonces que j’ai un enfant, et puis 3min plus tard tu m’annonces que je ne l’ai plus. Et tu me demandes de le retrouver. Je sais pas quoi te dire moi…
Devant la réaction de Lucas, Christine contacte François Pignon (Pierre Richard) qu’elle fréquentait également à l’époque – avec la même stratégie.
Lucas et Pignon se retrouvent à mener leur enquête à Nice.
Ravi de vous rencontrer.
Moi aussi.
Ils comprennent rapidement que Christine les mène en bateau, mais aucun des deux n’arrive pas à se défaire de l’idée qu’il est peut-être le père.
C’est moi le père. La conclusion est évidente!
Sur fond d’entente entre un député et un mafieux local, Lucas et Pignon finissent par retrouver Tristan. Il avait effectivement sa copine qui l’a plaqué depuis. Le duo se présente.
On est des amis de ta mère.
Les deux hommes observent attentivement Tristan afin de confirmer un éventuel lien de parenté.
On a un peu les mêmes réactions tous les deux…
Puis ils se disputent sur la méthode à adopter. Faut-il venir en aide au petit, ou au contraire le laisser se débrouiller ?
Il va se faire massacrer.
Foutez lui la paix, vous allez en faire un pd!
Qu’est-ce que c’est que ces conneries de machos ??
Ne me traitez pas de macho, espèce de connard d’intellectuel de mes deux!
Tristan appelle finalement son père officiel, avec lequel il était brouillé (cf Ad Astra, Au Nom du Père), pour l’informer qu’il rentre à Paris.
J’ai compris beaucoup de choses tu sais.
Moi aussi…
Tristan brouille les cartes en faisant croire discrètement à Lucas qu’il est le père, puis il fait la même chose avec Pignon. Ce coquin est bien le fils de sa mère.

L’EXPLICATION
Les Compères, c’est toute la naïveté masculine.
Au fil des années, les hommes hétérosexuels se sont construits une réputation de loups solitaires (cf Mad Max, les Infidèles). Des hommes qui friment avec leurs gros muscles. De gros durs qui ne se dévoilent pas, par principe, comme Lucas.
Pleure pas. On pleure pas quand on est un homme.
L’homme à l’ancienne. En poussant le trait pour le qualifier, on pourrait même parler de mâle alpha (cf The Northman), voire de porc (cf Harvey Weinstein) ?
Déjà au boulot ?
Non je cherche une fille pour ce soir… J’en ai appelé quatre elles sont pas libres! Isabelle… dommage qu’elle soit pas libre celle-là. Une métisse d’indienne et de malgache… Tu verrais le morceau!
Cependant, on fait l’erreur d’essentialiser les hommes, comme s’ils étaient tous pareils. Certains sont plus fragiles (cf Calmos), à l’image de Pignon au bord du suicide.
T’es sûr que t’es en état ?
Mais oui ça va bien je te dis! Ça va formidablement bien! On a une chance inouïe. J’ai plus de boulot. Ma femme m’a quitté. J’habite avec ma mère qui me mène une vie impossible, j’ai pas de projet, pas d’avenir. Rien. Tout est bouché, foutu. C’est formidable non ?
En réalité, les hommes sont le fruit d’un subtile mélange entre Lucas et Pignon. Ils se font facilement mener par le bout du nez – pour peu qu’on ait un peu de malice (cf Cinquante Nuances plus sombres). C’est le cas de Christine, experte en la matière, qui fréquentait trois hommes à la fois. En même temps, c’était Mai 68. Alors Tristan lui pardonne.
En tout cas, ce que je peux te dire c’est que ta mère, c’est quelqu’un de très bien!
C’est quelqu’un de bien, pour beaucoup de monde…
Faut pas juger les gens tu sais.
Mais je les juges pas. Je suis bien content qu’elle se soit éclatée un peu avant d’épouser l’autre con.
Christine se moque pas mal des hommes. Tout ce qu’elle veut, c’est parvenir à ses fins : retrouver son fils. Donc elle va abuser de la confiance de Lucas et de Pignon en racontant n’importe quoi.
Pourquoi tu me l’as pas dit ??
T’étais si jeune…
En lâchant sa bombe, Christine a réussi son coup avec brio. Elle vient de semer le trouble dans l’esprit de l’homme tout chamboulé par la nouvelle. Lucas et Pignon n’ont aucune preuve génétique de cette information. Ils ne font aucun fact checking. Ces deux blaireaux sont déjà dans la projection.
La vérité, c’est que je m’en suis pas assez occupé de cet enfant.
Et ben moi non plus.

On pourrait croire que l’idée de paternité ferait fuir les hommes, alors que ce serait plutôt le contraire. Ces deux nigauds sont tout fiers de se dire qu’ils pourraient être papa (cf Demain tout commence, High Life). Ils savent qu’il y a une supercherie dont ils sont victimes, et pour autant ils marchent comme deux imbéciles.
De quel droit vous mêlez vous de mes affaires ?
Parce que je suis ton père!
Alors là, je ne suis pas tout à fait d’accord… On décide à l’instant de ne pas en parler. Maintenant vous lui dites que vous êtes son père. Je suis désolé mais je ne suis pas d’accord du tout.
Ils font mine de ne pas être intéressés mais ils se dépêchent de se rendre à Nice pour en avoir le coeur net. Tristan a beau leur mener la vie dure, ils insistent à l’image de Pignon qui est très transparent sur la nature de ses sentiments.
J’y retourne parce que j’ai besoin de lui. Pis tant pis s’il veut pas de moi.
Ils ont fait le boulot pour Christine. Et à présent, ils vont faire le boulot pour Tristan. Pignon et Lucas en sont presque ridicules de naïveté. Ils sont à l’image d’un homme abusé à la fois par sa femme et son fils. Deux victimes complices d’un cocufiage en règle.