RUBBER

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Quentin Dupieux, 2010

LE COMMENTAIRE

La technologie et la nature se livrent un combat féroce depuis la nuit des temps, parfois même jusqu’en plein milieu du désert. C’est le pneu contre Mr Lapinou. La machine contre l’animal. Vitakraft contre Michelin. Alain Prost contre Allain Bougrain Dubourg! Dans cette lutte acharnée dont on ne connaît ni l’objet ni l’issue, le lapin devra se montrer plus malin que le représentant du lobby du caoutchouc, s’il veut survivre.

LE PITCH

Un pneu tue en série.

LE RÉSUMÉ

À la suite d’un long slalom renversant sur son passage toutes les chaises disposées sur la route, le Sheriff Chad (Stephen Spinella) sort du coffre d’une voiture pour s’adresser avec beaucoup de solennité à une foule de spectateurs perdus quelque part en Californie. Il leur rappelle que beaucoup de choses ne font pas de sens et leur souhaite néanmoins un bon spectacle.

Un pneu du nom de Robert s’élève alors du sable. Il écrase d’abord une bouteille en plastique, puis un scorpion. Buttant sur une bouteille en verre, il prend conscience de ses pouvoirs psychokinétiques. Il se met à vibrer puis fait exploser la bouteille à distance. Il a l’air d’avoir pris goût à la destruction. Il a aussi l’air en colère.

Robert se met en chasse d’une jeune femme (Roxane Mesquida). Il use de ses pouvoirs mais ne peut que neutraliser la voiture de la conductrice avant d’être renversé par un chauffeur. La conductrice reprend sa route et Robert retrouvera le chauffeur dans une station service… pour lui exploser la tête.

Le pneu retrouve sa cible qui s’est arrêtée dans un motel. Il occupe la chambre d’à côté et regarde la TV avec le volume à fond. Lorsque la bonne le trouve sous la douche le lendemain matin, elle le vire de la chambre sans autre forme de politesse. Il y rentrera de nouveau pour se venger en lui explosant la tête.

Chad enquête sur l’affaire. Le comptable (Jack Plotnick) tente d’abréger le film en empoisonnant le public, sauf un spectateur éclairé en fauteuil roulant (Wings Hauser).

Chad observe le pneu tuer le patron du motel et lance toutes les forces de police dans une gigantesque chasse au pneu.

Oh, God, the kid was right. The killer is a tire.

3 jours plus tard, Chad retrouve le pneu en train de regarder tranquillement un programme automobile à la TV dans une maison dont il a visiblement tué les occupants. Chad tente de faire diversion grâce à un mannequin piégé à la dynamite. Son plan échoue. De rage, Chad pénètre dans la maison avec son fusil pour tirer sur le pneu et le donner à l’homme en fauteuil roulant.

Un tricycle sort alors discrètement de la maison. Robert n’est pas mort.

Hey, wait! It’s not the end! He’s been reincarnated as a tricycle!

Il tue l’homme en fauteuil roulant et reprend la route fièrement. D’autres pneus lui emboitent le pas.

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L’EXPLICATION

Rubber c’est la victoire éclatante du sens.

Sébastien Lorca et Sonia Lacen ont passé près de cinq minutes à s’interroger, en chanson, sur le sens de la vie. C’est vrai qu’on peut se demander à quoi sert de vivre sur cette terre, toujours subir, être parfois même obligé de trahir… Le fruit de toute cette réflexion se résume en une question récurrente : À quoi bon? Face à cette question de fond, certains choisissent de botter en touche, comme Chad.

In the Steven Spielberg movie « E.T., » why is the alien brown? No reason. In « Love Story, » why do the two characters fall madly in love with each other? No reason. In Oliver Stone’s « JFK, » why is the President suddenly assassinated by some stranger? No reason. In the excellent « Chain Saw Massacre » by Tobe Hooper, why don’t we ever see the characters go to the bathroom or wash their hands like people do in real life? Absolutely no reason. Worse, in « The Pianist » by Polanski, how come this guy has to hide and live like a bum when he plays the piano so well? Once again the answer is, no reason. I could go on for hours with more examples. The list is endless. You probably never gave it a thought, but all great films, without exception, contain an important element of no reason. And you know why? Because life itself is filled with no reason. Why can’t we see the air all around us? No reason. Why are we always thinking? No reason. Why do some people love sausages and other people hate sausages? No fuckin’ reason.

Pour lui, il est évident que ça ne sert à rien. Nous sommes acteurs et narrateurs de notre propre film ce qui veut dire qu’on peut bien se prendre des balles dans le corps, ça ne nous empêche pas de continuer à dire des inepties. La vie est un non-sens total. Il faut s’en accommoder pour mieux nager dans cet océan de détritus. Chad est un apôtre du scepticisme.

Malheureusement sa pensée est beaucoup trop légère. Son argumentation ne tient pas la route. Pourquoi JFK a-t-il été soudainement été assassiné par un étranger? Déjà il ne s’agissait pas d’un seul tireur mais d’un complot. Et les assassins avaient tous un intérêt à voir Kennedy disparaître de la surface de la terre. Pourquoi Szpilman doit-il se cacher alors qu’il joue si bien du piano? Parce que sinon il finirait dans un camp de concentration.

Chad a raison lorsqu’il dit que la vie est remplie d’événements inexplicables. Mais cela doit-il pour autant nous empêcher d’être curieux, de réfléchir et de nous poser des questions? Certainement pas. Car le public, lui, analyse et réclame des explications. Le public exige des réponses!

Excuse me, I hate to be a bother, but… the way I look at it, this scene makes no sense at all. Not that it was great to begin with, but at least I understood it. Now, it’s just, uh, totally confusing.

L’audience ne veut pas se noyer dans la confusion la plus complète. La série Lost elle-même a fini par perdre les spectateurs dans ses méandres tortueux.

Le non sens existe. Et nous vivons pour l’éclaircir. Le Dr Emmett Brown l’explique très bien (cf Retour vers le Futur 2). Nous ne sommes pas ici pour jouer aux cartes. Nous sommes ici pour mieux comprendre l’humanité : d’où venons-nous? Où allons nous? Les tenants et les aboutissants. La question du pourquoi est vertigineuse. Il ne faut pas l’ignorer pour autant (cf Eyes Wide Shut). C’est quand même Einstein qui a dit que l’important était de ne pas arrêter de se poser de questions. C’était quand même pas un imbécile Einstein – bien que ses théories ont conduit à la bombe atomique (cf Dr Strangelove).

Chad a abandonné. Il est une sorte de Gmork, l’envoyé du néant (cf L’Histoire Sans Fin). Il se complait dans un nihilisme confortable où l’on ne perd jamais car on ne joue pas. Il préfère refuser de croire par peur de se tromper. Cela fait de lui quelqu’un d’inintéressant et de vulgaire qui va jusqu’à insulter Robert, profondément incapable qu’il est de vivre dans ce monde inexplicable. Alors il colle des étiquettes. Ça le rassure. C’est plus simple.

You are nothing but rubber shit!

Pourtant heureusement que Robert existe et qu’il se réincarne en tricycle. Réjouissons-nous!

Robert représente la volonté de sortir du sable et de tracer sa route, qu’il pleuve ou qu’il vente. Il est un modèle de détermination. Il représente l’espoir, rejoint par d’autres pneus. Une lutte qui continue. Un progrès technique. Une société qui évolue dans le bon sens. Certes il tue sur son passage mais notons qu’il ne tue pas n’importe qui. Et puis qui nous dit qu’il n’est pas amoureux de cette femme? Robert ne pourrait-il pas symboliser l’espoir d’une mixité improbable entre le monde pneumatique et la femme?

Robert, tel un soutient-gorge, apporte de la structure tout en permettant les rêves les plus fous là où Chad voudrait abréger le film au bout d’une vingtaine de minutes pour mieux retourner s’abrutir chez lui devant son poste de télévision. Robert roule à 80km/h par respect des normes en vigueur. Rien n’arrive vraiment par hasard.

LE TRAILER

Cette explication n’engage que son auteur.

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