PETIT TAILLEUR
Louis Garrel, 2010
LE COMMENTAIRE
Chacun·e croit à la religion du plus beau moment dans la vie. Comme s’il y avait un point d’orgue dans l’existence. Pour certain·es, il s’agira de la naissance d’un enfant, pour d’autres un discours solennel devant une assemblée. Les romantiques se souviendront d’un bisou. Alors qu’embrasser un serpent peut se révéler aussi dangereux que de passer un pacte avec le démon (cf L’Associé du Diable).
LE PITCH
Un couturier tombe amoureux d’une actrice de théâtre.
LE RÉSUMÉ
Arthur (Arthur Igual) travaille comme couturier pour Monsieur Albert (Albert Igual). Au contact de son maître, il apprend les rudiments du métier (cf Phantom Thread) dans le but de reprendre l’atelier.
On est des artistes Arthur, des transformateurs!
Par l’intermédiaire de son pote Sylvain (Sylvain Creuzevault), Arthur fait la rencontre de Marie-Julie (Léa Seydoux) qui joue au théâtre dans la Petite Catherine de Heilbronn. C’est le coup de foudre. Il est convaincu qu’elle l’a remarqué dans le public.
T’as pas vu qu’elle m’avait souri ?
Il n’a pas tort. Ils commencent à se fréquenter.
J’aimerais savoir ce que vous faites dans la vie.
Je suis dans le flou.
Petite pirouette d’Arthur pour faire comprendre à Marie-Julie qu’il travaille dans la mode. Elle apprécie et lui répond comme dans une pièce de Tchekhov.
Il y a beaucoup de choses que les hommes ne comprennent pas… N’importe quelle jeune fille sera attirée par un malheureux que par un veinard. Parce que chacune est tentée par un amant actif. Les hommes sont occupés. Pour eux, l’amour est secondaire. Une petite conversation, un tour dans le jardin et rien d’autre. T’aimer cela veut dire pour moi rêver de comment je te guérirai de ton angoisse. Comment je te suivrai au bout du monde. Tu montes au sommet, et je montes avec toi.
La relation est très théâtrale et donc française (cf Un Homme et une Femme, Les Choses qu’on dit, les Choses qu’on fait, La Pointe Courte, L’Un dans l’Autre).
Je suis tellement contente de t’avoir trouvé. J’aime que tu me désires, et je te méprise aussi de ça.
La relation est aussi très tourmentée du fait que Marie-Julie voit en parallèle son metteur en scène (Laurent Laffargue) qui se montre jaloux (cf L’Enfer).
Marie-Julie lance un ultimatum à Arthur.
Dans trois jours, tu me vois plus. Je pars en tournée.
Longtemps ?
Super longtemps. Je t’aurai prévenu!
Mais de quoi ?
On n’a pas intérêt à s’attacher.
Il ne fallait pas en dire davantage pour qu’Arthur s’attache. Les garçons sont aussi bêtes. Sur un coup de tête, il décide de plaquer son atelier pour suivre Marie-Julie à Londres. Il doit annoncer sa décision à Albert. C’est le clash.
Ta copine, elle a l’air un peu fofolle.
(…) Albert, je l’aime bien cette fille.
Qu’est-ce que ça peut me foutre que tu l’aimes bien ?
Elle a besoin de moi.
Moi aussi j’ai besoin de toi! (…) T’es vraiment un con… Barre toi! Qu’est-ce que tu veux que je te dise ? Allez barre toi! J’veux plus te voir!
Malheureusement, Marie-Julie est déjà partie (cf Two Lovers). Arthur arrive trop tard. Le metteur en scène l’a embarquée dans son coupé cabriolet.
Monte!
Excuse moi j’entends pas…
J’aimerais que ma folle de fiancée monte dans ma voiture.
Le lendemain matin, tel un fils prodigue, Arthur retourne à l’atelier avec des fleurs pour s’excuser. Albert ne cache pas sa joie de le retrouver.
Enfin c’est pas à moi qu’il faut offrir des fleurs!

L’EXPLICATION
Petit Tailleur, c’est ne pas voir trop grand.
On aime répéter aux petits garçons qui manquent d’ambition que sky is the limit. Quand on le dit Anglais, cela envoie encore plus fort. Une manière de désinhiber pour inciter les introvertis à exploiter leur potentiel. Dans un monde où on ne leur offrira rien sur un plateau, ils peuvent ainsi sortir de leur timidité et se permettre d’exister.
Arthur est un simple artisan qui travaille avec ses mains sur des matières à la réalisation de vêtements concrets. Cornaqué par Albert, il prendra sans doute la responsabilité de l’atelier et formera quelqu’un à son tour. Il est un petit tailleur qui voit plus grand : Arthur rêve de devenir un grand couturier et mener la grande vie. Être de ce qui va arriver. Fréquenter les cercles d’artistes (cf Café Society) qui le conduisent à Marie-Julie.
Contrairement à lui, l’actrice vit dans un monde abstrait. Elle travaille avec ses émotions. On ne sait pas si ses larmes ou ses sourires sont sincères puisqu’elle peut les déclencher sur commande. Elle ne sait rien faire d’autre que de jouer des rôles.
Je sais pas qui je suis.
Alors qu’Arthur est quelqu’un de discret, précis et soucieux des horaires ; Marie-Julie s’épanouit plutôt dans l’exagération et le drame.
Les garçon, je les fais souffrir des milliers.
Il ne peut pas s’empêcher de douter. Elle adore se prendre la tête.
Si j’étais plus actrice, je te plairais encore…?
La beauté de Marie-Julie fascine Arthur trop amoureux pour réussir à la regarder en entier. Cette écorchée vive donne l’illusion à son partenaire d’être un prince charmant.
Faut que tu me sauves. Promets moi d’essayer.

Quelques lignes de Marie-Julie suffisent à faire tourner la tête d’Arthur.
J’aime la vérité, mais la vérité ne m’aime pas. C’est beau non ? J’ai hâte de te retrouver.
Son coeur s’emballe, littéralement. Il a des extrasystoles. Ce retour à la réalité fait d’ailleurs un peu peur à Marie-Julie qui n’a pas l’intention de finir sa soirée aux urgences (cf Hollywoodland).
Qu’est-ce que je fais ? Tu veux que j’appelle les urgences ?
Arthur est effectivement en sur-régime et ne s’en rend même pas compte. Au contraire d’Albert qui sait que cet idylle ne va pas durer.
Elle est comédienne ?
Le rapport de force amoureux qui va s’installer entre les deux amants est clairement en la défaveur d’Arthur. Les naïfs comme lui perdent toujours dans ce genre de batailles.
Je suis pas d’accord.
Et ben ça change rien.
Les hommes sont des porcs (cf Harvey Weinstein) ou des pervers narcissiques (cf Mon Roi). Sauf dans le cas d’Arthur qui est du genre mignon. Il dessine une robe pour Marie-Julie, sans même se rendre compte qu’elle fréquente encore son ex. Les naifs comme Arthur sont attendrissants mais sont les oubliés de l’histoire. Quand Marie-Julie demande à son metteur en scène de quitter sa loge, c’est Arthur qui s’eclipse.
Il a cru qu’il pouvait tout plaquer pour vivre d’amour et d’eau fraiche. Heureusement, il peut retourner trimer dans son atelier. Arthur n’avait tout simplement pas les épaules. Il a essayé et s’est cruellement trompé. Cela ne doit pas l’empêcher de continuer à nourrir des ambitions, plus mesurées. C’est le métier qui rentre. On retourne bosser à l’atelier.